Cette semaine, Architectures CREE se penche sur le brutalisme, succès architectural de la décennie. Est-il juste un patrimoine à découvrir et valoriser, une occasion de réécrire l’histoire de l’architecture ou les fondements d’un nouveau pacte entre architecture et société.

Sirius Apartment Building, Sydney, Australia, 1978–1980. Theodore “Tao” Gofers © Craig Hayman, tiré du livre SOS Brutalism

« Il y a quelque chose de doux-amer dans l’architecture brutaliste. Une nouvelle vision du futur, une audacieuse rébellion de béton contre la légèreté et la frivolité de l’architecture du début du 20e siècle, les bestiaux brutalistes criaient à haut volume à travers les récentes villes nouvelles leur audacieux credo de nouvelles communautés, vivant en bonne harmonie dans des rues accrochées au ciel ».

Page d’accueil du site Brutalism:Online

 

La Pyramide, Abidjan, Ivory Coast, 1968–1973. Rinaldo Olivieri, tiré du livre SOS Brutalism
Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM), Brazzaville © Luc Boegly
Rozzol Melara, Trieste, Italy, 1969–1982. IACP (Carlo Celli / Luciano Celli) © Paolo Mazzo, tiré du livre SOS Brutalism

« Ce qui a été baptisé du nom de brutalisme à Londres apparaissait simultanément à d’autres endroits du monde, ou était déjà apparu avant » (1), dit Oliver Elser en introduction à l’ouvrage SOS Brutalism, catalogue d’une exposition du DAM (Deutsches Architekturmuseum) qui veut recenser et sauver « les monstres de béton » à travers la planète. Les formes surprenantes et les dimensions hors du commun des bâtiments avaient fédéré les aficionados du brutalisme. il faut admettre que les spécimens remis en lumière surprennent les architectes eux-mêmes. Les édifices brutalistes visibles sur les sites ou les publications n’apparaissent qu’à la marge des histoires de l’architecture, quand il n’en sont pas simplement absents. Certes, tout architecte qui se respecte a entendu parler du Barbican center à Londres, ou de la Bank of London de Buenos Aires (Clorindo Testa). Si ces bâtiments ont occasionnellement attisé la curiosité des architectes, ils n’avaient jamais reçu une si forte attention. Quel livre d’histoire mentionne le campus de l’université Ben Gourion, à Be’er Sheva (Israël), ou le Premabhai Hall d’Ahmedabad (Balkrishna Doshi arch., Mahendra Raj ingénieur)? L’intérêt du brutalisme tient à ce qu’il invite, brutalement comme il se doit, à revisiter de manière transversale l’histoire de l’architecture, incitant à réévaluer des œuvres négligées ou décriées, et de ce fait menacées. Robin Hood Garden, ensemble de logements sociaux qui est un des bâtiments majeurs des Smithsons, vient d’être démoli à Londres pour faire place à un ensemble immobilier privé. L’accession à une catégorisation « brutaliste » peut aider à protéger ses édifices, en montrant qu’ils sont dignes d’intérêt. Il sera plus facile de plaider la cause de la caisse d’Épargne de Bordeaux, construite dans le quartier de Meriadec par Lay-Cassou et Dugravier, maintenant qu’elle figure en bonne place parmi les représentants du brutalisme à la française. Le bâtiment est protégé mais sa fortune critique est loin d’être faite. Le goût pour le brutalisme signifie d’abord la remise en lumière d’un patrimoine hétéroclite : églises allemandes, mairies japonaises, centres civiques roumains… Et il reste encore beaucoup à découvrir, tant le réveil brutaliste semble avoir plutôt privilégié les pays anglo-saxons. Rien, ou peu, sur le Hard-French. Rien sur Miguel Fisac, brutaliste sans étiquette. Rien encore, par exemple, sur des bâtiments comme celui de lL’ENAM, (école nationale d’administration et de magistrature) de Brazzaville, bel exemple l’architecture soviétique au Congo-Brazzaville, témoin de l’époque ou le pays était une République populaire parrainée par l’URSS (entre 1969 et 1992)…  Brutes de tous les pays, unissez-vous!

Démolition de Robin Hood Gardens à Tower Hamlets, Londres, 1972 © Dezeen
Birmingham City Library, Birmingham, Great Britain, 1969–1973, demolished in 2016. John Madin © Jason Hood, tiré du livre SOS Brutalism
Bunker 599, Nouvelle ligne de flottaison hollandaise, Agence d’architecture RAAAF, 2013 © Allard Bovenberg

 

L’architecture d’une nouvelle société

Qu’est-ce qui finalement, rend le brutalisme aujourd’hui aussi attirant? La présence fréquente de surfaces aveugles, les démonstrations de forces structurelles — multiplication des portes à faux, grandes portées —, l’assomption des grandes échelles, autant d’éléments reflétant sans faux semblant la puissance de nos sociétés industrielles. Une franchise que l’on ne retrouve plus dans le monde contemporain, qui semble s’ingénier à ne laisser aucune trace bâtie d’une puissance pourtant décuplée, préférant l’émiettement des constructions, l’emballage des matières brutes, l’insertion discrète dans les contextes, le manque d’audace des programmes, la timidité plastique des volumes. Reflet d’une société à la poursuite d’un consensus trompeur, l’architecture contemporaine est aux antipodes d’un brutalisme qui se poserait comme une forme de monumentalité moderne. Il pourrait aussi signifier une attente du public pour une architecture plastique, qui ne craindrait pas l’expressivité et irait puiser l’expressionnisme dans ses ressources disciplinaires. Une dimension artistique souvent réprimée aujourd’hui.

En se passant de la politesse de l’emballage pour affirmer un caractère rustre, le brutalisme touche une corde sensible chez certains architectes contemporains, adeptes d’une architecture austère, franche, tournant définitivement le dos aux bavardages érudits du post-modernisme. En France, les agences Lacaton-Vassal, Muoto, CAB ou les biens nommés Bruther peuvent être considéré comme des continuateurs du Brutalisme. Enfin, la dernière caractéristique importante du Brutalisme tient à son caractère d’œuvre publique. Ainsi que le relève Jean-Louis Cohen « J’imagine qu’il y a une nostalgie pour une architecture qui affichait de claires intentions et n’était pas uniquement déterminée par le marché. Aujourd’hui nous assistons à un certain retour vers une architecture socialement signifiante, si j’en crois les attentes des étudiants et des jeunes professionnels, et dans ce contexte le Brutalisme revient au premier plan de la réflexion » (2). Asini L’engouement pour le Brutalisme pourrait traduire un désir non formulé de reformation d’un pacte citoyen mis à mal par la domination du privé. Si l’on adhère à cette interprétation, alors le brutalisme est le mode architectural qui doit redéfinir un lien social, aussi pacifié que son cadre d’expression est brutal, et les parois rêches annonceraient les prémices d’une nouvelle renaissance, et le désir d’une utopie on ne peut plus concrète pour se reconstruire un futur. _ Olivier Namias

Bat Yam Town Hall et Centre Civique (1959-63), Bat Yam, Israel. Architectes : Alfred Neumann, Zvi Hecker, Eldar Sharon. © Zvi Hecker, tiré du livre « Space Packed The Architecture of Alfred Neumann »
Club Méditerrannée Holiday Camp, Achziv, Israel (1960-61). Architectes :Alfred Neumann, Zvi Hecker, Eldar Sharon. © Zvi Hecker, tiré du livre « Space Packed The Architecture of Alfred Neumann »
Bat Yam City Hall, Bat Yam, Israel, 1961–1963. Alfred Neumann / Zvi Hecker / Eldar Sharon © Zeev Hertz, c. 1966, tiré du livre SOS Brutalism
Modèle d’un projet de pavillon aéroportuaire pour les compagnies aériennes ELAL. La conception illustre la méthode d’encombrement de Neumann par laquelle les unités répétitives sont empilées dans un motif qui crée toute la structure. Architectes: Alfred Neumann, Zvi Hecker. © Zvi Hecker, tiré du livre « Space Packed The Architecture of Alfred Neumann »

(1) Oliver Elser, « Just what is it that makes Brutalism Today so appealing ? A new definition from an international perspective », SOS Brutalism – A Global Survey, Deutsches Architekturmuseum/Wüstenrot Foundation/Park Books, 2017. 

(2)  cf. Jean-Louis Cohen,  « Western Europe : Beyond Great Britain: Proto-Brutalism and the French Situation », SOS Brutalism — op.cit, p.339

 

Demain : un brutalisme à lire