Interroger le rôle du design dans le développement de nos sociétés, débattre des idées et actions novatrices destinées à bâtir un monde meilleur, questionner le design face aux défis du quotidien… Telles étaient les ambitions sans complexes du Sommet mondial du Design (SMD) – World Design Summit – qui s’est tenu à Montréal du 16 au 25 octobre dernier. Une première édition qui s’inscrit dans une année historique pour Montréal, ville UNESCO du design qui fête en 2017 trois commémorations simultanées : le 150e anniversaire du Canada, le 375e anniversaire de la ville de Montréal et le 50e anniversaire de l’Expo 67.

Article paru dans le numéro 384 d’Architectures CREE

 

Qu’est-ce que le design ? Bien des choses, sûrement, mais d’abord un mot propice à faire fleurir partout biennales et manifestations. Le Sommet Mondial du Design (SMD) de Montréal, qui se voulait d’une envergure inégalée, s’inscrit dans un panorama de grands évènements déjà̀ bien ancrés comme, localement, C2 Montréal, qui depuis 2012 propose des conférences à la forme expérimentale augmentées d’installations et performances artistiques dans le tout Montréal, ou encore, de ce côté-ci de l’Atlantique, la Paris Design Week, elle aussi siglée en trois lettres (PDW). Pour sa septième édition, la PDW a de nouveau converti Paris en capitale du design en ouvrant au public galeries, écoles de design, ateliers et studios de créations. Des évènements au caractère festif qui se déploient dans la ville, attirant les foules, amateurs et professionnels. Le SMD, lui, fait le choix de recevoir dans le Palais des Congrès un public plutôt averti. Conçu dans les années 70, par l’architecte Victor Prus, le palais a doublé́ sa superficie au début des années 2000 sous la supervision de l’architecte Mario Saia. Derrière sa façade de verre multicolore, designers, architectes, paysagistes et urbanistes, ont étroitement collaboré afin de présenter une position commune sur le rôle du design dans le monde contemporain. Sous l’égide de Pierre-Alain Gariépy, président et directeur général de l’organisation du SMD, se sont rassemblées trois organisations internationales, partenaires et fondatrices du Sommet : la Fédération internationale des architectes paysagistes (IFLA), la Fédération internationale pour l’habitation, l’urbanisme et l’aménagement du territoire (FIHUAT), le Conseil international du design (ico-D).

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Vue sur le CHUM à partir de la tour de la bourse © Adrien Williams

A Montréal, un évènement en trois volets

Les organisateurs avaient segmenté ce rassemblement international en trois volets bien distincts. Le premier, un salon où près de 350 exposants devaient présenter leurs innovations à près de 30 000 visiteurs attendus. Un panel d’exposants répondait présent au rendez-vous, même si les innovations n’étaient pas toujours de l’ordre de l’inédit. Plusieurs projets ont déjà été présentés ailleurs, en témoigne l’exposition des AJAP 2014, recyclée une dernière fois pour faire la promotion de la création des jeunes architectes et paysagistes français à l’export. Promotion discrète s’il en est, car les trois jeunes architectes présents pour l’occasion – Boris Nauleau (CLAAS), Jean Rehault (Studio 1984) et Vincent Lavergne (Nadau Lavergne) – n’ont pas eu l’honneur de voir leurs conférences inscrites au programme, et ont donc présenté́ leurs réalisations devant … pas grand monde, si ce n’est pour ainsi dire, personne. Heureusement, l’exposition du VIA (Valorisation de l’Innovation dans l’Ameublement) « No taste for bad taste », qui avait, elle, la chance d’être installée à l’entrée du salon, semble avoir obtenu de meilleurs résultats, réaffirmant le rôle de la France dans la création de mobilier. Inaugurée en avril à Milan lors du Salon du meuble, elle faisait à Montréal sa première étape sur le Nouveau Continent, avant de rejoindre New York puis d’autres lieux d’exposition.

Second volet, le congrès se voulait, selon les communiqués « un incubateur inter- national pour repenser la mission du designer et ses process de conception ». Eloge du design thinking, il comportait plus de 600 conférences regroupées en 6 thèmes – design pour la terre, design pour la participation, design pour la transmission, design pour la beauté́, design pour la vente, design pour les extrêmes. De quoi noyer les qualités individuelles dans une masse où il est bien difficile de faire le tri. Une quarantaine de conférenciers tenaient la vedette, remplissant cette fois les grandes salles qui leurs étaient attribuées, comme l’architecte chilien Alejandro Aravena, commissaire de la Biennale d’architecture de Venise 2016, qui s’est exprimé́ lors de la cérémonie d’ouverture, le graphiste français Ruedi Baur ou encore le directeur de Roset USA, Antoine Roset.

Également, étaient présentes des personnalités locales comme Moshe Safdie, auteur des logements Habitat 67 sur l’île Sainte-Hélène conçu pour l’Exposition universelle de 1967, la fondatrice du Centre Canadien d’Architecture et Phyllis Lambert, ou encore le très acclamé architecte paysagiste star de Montréal, Claude Cormier, peut-être moins connu de ce côté́ de l’Atlantique, mais dont le nombre de sollicitations à faire des selfies ne laissaient aucun doute sur la popularité́. Dernier volet de cet évènement, le Sommet, pensé comme « une occasion d’exprimer et de promouvoir la valeur du design grâce à la création de ponts et de synergies entre les différentes disciplines de conception. Une approche multidisciplinaire globale devait être utilisée pour aborder les problèmes mondiaux tels que l’évolution dynamique de la population, la lutte contre le changement climatique et la création de villes intelligentes et innovantes » indiquaient les communiqués. En effet, l’approche est bien transversale puisque ce sommet regroupe six disciplines : design graphique, design industriel, design d’intérieur, architecture, paysagisme, urbanisme. Et la thématique du SMD, sous des allures simples, est bel et bien complexe : le design est-il en capacité de résoudre les problèmes liés aux changements de notre ère ? Peut-on provoquer le changement par le design ? Le terme « design » est donc bien ici à comprendre dans sa traduction anglo-saxonne, soit au sens de « conception ».

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Les portes du nouveau CHUM, maquette numérique © Cannon Design + NEUF architect(e)s
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CHUM : la vie en montagne, intervention de Doyon-Rivest, une des dix oeuvres d’art installées dans le CHUM

De la com’ à la pratique

Vibrant pendant une semaine au rythme du design, quel visage présentait Montréal hors du Palais des Congrès ? Fondée en 1642, Montréal forme avec ses deux mil- lions d’habitants la plus grande métropole du Québec, et la deuxième ville franco- phone au monde. En 1991, elle est devenue la première ville d’Amérique du Nord à créer un poste de Commissaire au design, exclusivement dédié au développement et à la promotion de ce secteur ainsi qu’à la sensibilisation des acteurs privés et publics aux bénéfices d’un design de qualité. Elle a ouvert de nombreux lieux dédiés à la création – le Centre de design de l’Université du Québec à Montréal, le Centre canadien d’architecture, le Musée des beaux-arts de Montréal et la Maison de l’architecture du Québec – jusqu’à intégrer le réseau des villes créatives UNESCO dans la catégorie design en 2006. Et pourtant, Montréal ne semble pas avoir toujours eu conscience de la richesse de son patrimoine ni de la nécessité de créer un environnement urbain, pour le moins « esthétique ». En ce qui concerne le patrimoine, on pourrait se demander ce que seraient devenues les « pierres grises » – un calcaire extrait de carrières locales – de la ville aux cents clochers sans l’intervention d’une figure comme Phyllis Lambert, surnommée « Citizen Lambert ». Bataillant pour préserver le patrimoine et améliorer le sort de la métropole, elle participe à la naissance d’Héritage Montréal en 1975. Elle fonde quatre ans plus tard le Centre d’Architecture Canadien (CCA), installé depuis 1989 dans la maison Shaughnessy, une somptueuse demeure victorienne rescapée in extremis. Au-delà du patrimoine, elle préside le Fonds d’investissement de Montréal (FIM) depuis 1997 qui a vu naître depuis plus de 300 logements destinés à des familles à faibles revenus. Une personnalité incontournable maintes fois récompensée, dont certains disent qu’elle possède la « fortune d’Eliane Bettencourt avec l’aura de Simone Weil ».

Quant à l’architecture contemporaine, celle-ci semble dépendante d’un système bien particulier : les concepteurs travaillant avec des offres de services sont choisis sur la valeur économique. Sont donc sélectionné les moins disants – en version québécoise « les plus bas solutionaires » – ce qui, pour Claude Cormier, est une erreur majeure, surtout face à un Canada anglais affamé de nouvelles idées. Pour lui, il est temps que les décisionnaires reconnaissent la valeur de l’aménagement de l’espace public, véritable atout pour la ville et ses citoyens, et abandonne cette habitude de construire à l’économie. Une logique dont ne semble pas avoir souffert le CHUM, nouveau Centre Hospitalier Universitaire de Montréal, à peine inaugurée, que nous avons pu visiter lors des journées du SMD. Peut-être parce qu’il a été conçu en Partenariat Public Privé (PPP) par NEUF architect(e)s et CannonDesign pour Construction Santé Montréal ? Ce complexe colossal de 22 étages pour 275 000 m2 regroupant trois hôpitaux existants en centre-ville est le plus grand projet de construction en santé en Amérique du Nord. Une irruption propre à bouleverser le paysage de Montréal, même l’équipement fait un geste à minima envers le patrimoine, en intégrant le clocher de l’église Saint-Sauveur et une façade de la Maison Garth.

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Panneau de l’exposition présentée par le SMD au Palais des congrès. Design graphique Ruedi Baur © Ruedi Baur
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Pierre grise : des outils pour comprendre la ville. Vue d’installation présentée au CCA, 2017 © CCA, Montréal

Réinventer le futur du design

Le design peut-il changer le monde ? S’il n’a pas apporté́ de réponse concrète à cette question, posée d’ailleurs sous forme d’affirmation, le Sommet Mondial du Design entérinait au terme de cet évènement une grande première mondiale : la « Déclaration de Montréal sur le design », un plan d’action d’une durée de 10 ans destiné à faire face aux défis mondiaux à venir. Une cinquantaine d’organisations internationales, venant des différentes branches de la conception, design, architecture, paysagisme, urbanisme, ainsi que des organisations comme l’UNESCO, l’OECD, l’UNEP, l’ICLEI se sont rassemblées, avec pour objectif « d’écrire et de promulguer un énoncé conjoint de position qui mettra en valeur le rôle, la capacité et la valeur unique du design et des disciplines qui lui sont liées. ». De quoi donner au sommet un semblant de COP 21, sous des airs de design. Espérons qu’il soit plus suivi d’effet que cette dernière. Sans attendre les résultats, Pierre-Alain Gariépy, souhaite faire du sommet un évènement biennal. Un autre défi pour ce SMD, qui devra se battre pour exister dans un panorama déjà bien encombré._Amélie Luquain

 

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