S’il te plait : l’architecture est une formule de politesse !

Archicrée est parti à la rencontre de S’il te plait, un groupe de jeunes architectes talentueux composé de Pierre-Loup Pivoin, Mathilde Redouté, Lilit Sarkisian, Bernard Touzet, Louis-Thomas Coupier, Thomas Enée, Théophile Péju, Nina Pestel, Raphaël Saillard et Lucas Stein. Par le travail des formes, des couleurs, de l’espace et des différents sens, ils oeuvrent à apporter une touche d’onirisme dans leurs projets. A chaque nouveau défi, ils essaient de coupler une démarche lyrique puissante en lien intime avec une recherche matérielle et structurelle. Cette invitation au rêve c’est déjà concrétisée sous des formes riches et diverses, par le biais d’expositions, de performances artistiques: Paris Design Week, Archiculture, Shyriaevo Biennale… De conceptions de bars et de restaurants ou de propositions pour des logiques urbaines innovantes inclusives: Wagon Mouche, Paris Périphérique, Parking Archeology…

Pourriez vous nous présenter S’il te plait ? Pourquoi ce nom ?

Lilit Sarkisian : Nous avons créé S’il te plait en 2015, nous étions encore étudiants à l’école d’architecture de Nantes. Nous pensions l’architecture de la même manière et nous faisions souvent des projets ensemble. Nous nous avons eu l’idée de lancer un collectif pour participer à des concours. Pour le nom nous voulions quelque chose qui ne laisse pas indifférent et qui suscite la curiosité des gens.

Bernard Touzet : Avec ce nom il y avait aussi une dimension internationale en assumant un côté « french touch ». Souvent les noms d’agence ce composent de 3 lettres et l’idée de départ était de transformer S’il te plaît en STP mais au final on ne le fera surement jamais.

Pierre-Loup Pivoin : Pour nous S’il te plait ça signifie aussi que l’architecture est une formule de politesse

Comment définiriez-vous l’approche du collectif ?

Mathilde Redouté : Nous sommes plus un groupe de pensée qu’un collectif, qui est un terme assez réducteur en soi. Nous essayons de repenser les choses à chaque fois. Nous nous questionnons principalement sur ce qui entoure le projet. Pour nous la question revient à voir la ville différemment que ce soit Paris ou n’importe quelle autre ville.

B : Je pense que le mot collectif n’est pas forcément réducteur. Nous n’étions pas intéressés d’avoir une approche collective globale dans le sens où tout le monde pense de manière assez figée. L’idée était plutôt d’un groupe avec des membres comme un accélérateur de projets. L’architecture ne se fait pas seule, c’est un travail qui se fait à plusieurs et c’est très difficile de trouver des gens avec qui travailler. Avec un petit groupe cela permet d’avoir un noyau dur. Nous défendons vraiment l’idée d’une pratique collective qui ne soit jamais une pensée unique avec un leader.

PL : L’idée, comme dit Bernard, c’est de mettre en place un accélérateur de projets avec un groupe composé de personnes qui à la base s’entendent bien entre elles et qui peuvent avoir un dialogue autour de sujets d’architecture qui les intéressent. Il peut, par exemple, y avoir une commande pour un concours que l’un d’entre nous propose au groupe et les intéressés formeront une équipe de 2 à 5 personnes. L’important est d’avoir toujours des membres pour répondre à une commande qui nous intéresse.

Le petit Comité

Pour vous quels sont les enjeux du métier ?

M :  Je pense que dans le métier il y a une différence entre la pensée et la pratique. Ces deux parties sont désormais autonomes. Avant l’architecte devait tout savoir faire alors qu’aujourd’hui il est possible de sectionner ces parties.

B : L’architecture d’aujourd’hui est cantonnée dans des domaines très spécifiques à des questions très réduites liées par exemple à la façade d’un bâtiment. L’enjeu de demain serait de venir étendre ces domaines de réflexion et apporter de l’architecture dans tous les domaines de la société aussi bien dans la communication, le design, les arts, le graphisme, mais également à une échelle urbaine ou financière. C’est dans ces domaines vastes que le futur de la pratique architecturale a un rôle à jouer.

L : Personnellement, je pense que l’architecte est un généraliste. Il apporte le savoir-faire dans des domaines différents comme l’administration, la gestion, l’économie. Nous n’apprenons pas cet aspect du métier dans les écoles d’architecture.  Il faudrait expliquer aux jeunes étudiants en architecture que le métier d’architecte n’est pas seulement poétique. Il y a énormément de phases à maîtriser et chacune d’elles est importante. On est réellement architecte à partir du moment où l’on est capable de mener un projet de A à Z.

PL : Être architecte n’est pas forcément quelque chose de matériel, cela nécessite une première réflexion c’est-à- dire que si on limite l’architecte à la simple tâche de conception de façade, de gestion d’interface il va être limité et même dépassé par des machines qui aujourd’hui sont des outils pour nous  et qui pourraient rendre l’architecte obsolète. Son vrai rôle est d’être dans l’innovation et la réflexion. Notre groupe est composé d’architectes mais nous avons des contacts dans plusieurs domaines.  Par exemple pour Le Festival des architectures vives il était important de diffuser des odeurs qui rappellent notre projet. Nous avions un « nez » dans nos contacts qui a créé un parfum spécialement pour notre oeuvre. Pour nous c’est vraiment important de s’avoir s’entourer de personnes avec qui collaborer.

FAV Montpellier : Forme sauvage
FAV Montpellier : Forme sauvage
FAV Montpellier : Forme sauvage
FAV Montpellier : Forme sauvage

et le BIM ?

L : Pour moi le BIM n’est pas de l’innovation ! On commençait déjà à y penser depuis 20 ou 30 ans. Je ne suis pas contre le BIM mais ce n’est qu’un outil ou ne fait pas d’architecture avec le BIM. Il facilite les choses mais il ne reste qu’un outil et je trouve qu’aujourd’hui il est dommage de penser que l’architecture de demain sera créée par le BIM.

B : Derrière la question du BIM se pose la question des données en architecture. Qui capte les données des maquettes BIM, qui les gère et les administre, qui a la responsabilité de l’erreur ? De nouveaux métiers comme les BIM managers sont créés en interne des grosses agences. Pour notre génération c’est très important de savoir faire du BIM car c’est devenu un moyen d’être recruté plus facilement. Je trouve que les nouveaux outils et la technologie font évoluer le métier grâce notamment à de nouveaux matériaux ou de nouvelles façons de construire. C’est un métier très technologique. C’est par les technologies que l’on trouve l’innovation et que l’on construit à des échelles délirantes. Les nouvelles technologies amènent de nouveaux programmes architecturaux et urbains. La course technologique se fait dans tous les sens et l’architecte doit être dans cette course !

Lauréats de l’édition 2017 de l’accélérateur de projets urbains et architecturaux FAIRE Paris, parlez nous de votre projet « wagon-mouche ».

PL : Nous sommes partis du constat que la ligne 6 est l’une des plus vieilles lignes de métro de Paris avec un charme particulier et une grande partie en extérieur proposant des vues sur Paris assez intéressantes notamment avec des lieux symboliques de la ville. Même les parties souterraines passent dans des quartier relativement intéressants. Nous nous sommes rendus compte qu’il s’agissait d’un excellent moyen de visiter Paris pour un touriste en prenant la ligne 6 d’un bout à l’autre de la ville, pour y découvrir les monuments essentiels à travers ce parcours. Nous avons donc pensé à transformer l’un des wagons de cette ligne afin de l’adapter au tourisme sur l’idée des bâteaux mouches qui remontent la Seine et ainsi en faire un « wagon-mouche ». Le projet serait accompagné, en extérieur, de renseignements sur les édifices croisés et, en souterrain, de projections sur les parois des tunnels pour montrer ce qu’il se passait en surface, comment le métro s’est construit… Un moyen de valoriser également la communication de la RATP.

B : Il y avait aussi une dimension patrimoniale puisque la ligne 6 est en train de changer ses métros pour les prochains Jeux Olympiques. Nous imaginions que le dernier métro qui resterait serait le « wagon-mouche ». Ce dernier métro conservé deviendrait ainsi un support touristique. Aujourd’hui, ce projet a été confronté à la RATP qui est une très grosse structure. Pour mettre en route ce genre de projet, les démarches sont assez complexes. Il y a également la question du devenir des autres anciens wagons et c’est là où les architectes doivent proposer des solutions pour les transformer au travers de programmes avec une dimension sociale.

FAIRE PARIS : Wagon – mouche
FAIRE PARIS : Wagon – mouche
FAIRE PARIS : Wagon – mouche
FAIRE PARIS : Wagon – mouche
FAIRE PARIS : Wagon – mouche
FAIRE PARIS : Wagon – mouche
FAIRE PARIS : Wagon – mouche

Une de vos dernière proposition en date, l’installation artistique pour le festival « We Love Green », quelques mots sur le concept de ce projet ?

PL : Nous nous étions déjà intéressés à ce festival il y a deux ans. Cette année c’était la première fois que le festival proposait de créer l’emblème de l’évènement, un pavillon qui serait le totem des deux jours de concert et qui serait renouvelé tous les ans. Notre idée était de créer une sorte de grand chaos formé de parasols fixés sur une structure métallique permettant de créer un espace plus ou moins ouvert pour venir se reposer, s’isoler. Dans la démarche du festival, il était important que le pavillon soit totalement démontable et réalisé à partir de matériaux qui puissent être réutilisés. La structure complète du projet a été pensée en tube et en éléments d’échafaudage, avec des parasols qui viendraient se glisser dedans. A la fin du festival, les parasols pouvaient être donnés à des associations ou recyclés pour l’année suivante. Nous remercions aussi l’ingénieur Jun Sato, qui a travaillé bénévolement avec nous dans le but de crédibiliser ce projet aux yeux des organisateurs du festival grâce à des détails techniques d’assemblage de la structure.

We Love Green
We Love Green
We Love Green
We Love Green
We Love Green
We Love Green
We Love Green
We Love Green
We Love Green

Quelle suite pour le collectif ? 

M : Nous échangeons beaucoup entre nous et c’est ce qui est vraiment intéressant. C’est aussi une façon de s’épauler et d’être dans une démarche de réflexion constante.

PL : Nous avons commencé tôt bien avant d’obtenir notre diplôme ou notre HMO. Nous avons compris assez rapidement que nous voulions expérimenter des choses, nous voulions nous confronter à des projets sans être spécialement encadrés par un professeur ou une agence. Nos projets commencent à se concrétiser à de petites échelles avec par exemple notre installation pour le Festival des architectures Vives de Montpellier l’an passé ou encore l’aménagement du bar parisien Le Petit Comité. Nous travaillons actuellement sur un bar restaurant dans le 18ème arrondissement. Petit à petit les projets deviennent plus gros et se concrétisent. Parallèlement, nous travaillons sur des concours. Nous créons nos propres expériences et nos propres références. Nous ne comptons pas nous arrêter là quoi qu’il arrive !

Comment suivre vos travaux ?

M : Un des médias qui nous intéresse beaucoup pour communiquer notre architecture c’est le média Instagram que nous avons choisi de développer. Cela nous permet de toucher plus de personnes et de partager ce que l’on fait mais aussi de suivre l’actualité. C’est vraiment un nouveau mode de relation. Le projet doit être publié sur Instagram et peut aussi être pris en photo pour être publié par la suite. C’est à la fois la façon de le faire mais aussi de le représenter qui entrent en jeu avec ce média. C’est une dimension qui va être de plus en plus prise en compte pour la communication du projet mais aussi dans son impact au quotidien.

B : C’est un média grand public et en même temps on retrouve dans le projet une dimension Instagram. La représentation fait partie du projet pour le rendre publiable. Il faut qu’il puisse être résumé en une seule photo Instagram et c’est d’une certaine manière un véritable défi ! Nous pensons aussi nos projets en termes d’interactions sociales.

Pour suivre le groupe sur Instagram : @silteplait // contact : silteplait.archi@gmail.com

Propos recueillis par Mélissa Pizovic

Les Éditions B2, visite d’un cabinet de curiosité architectural de papier

À l’instar des groupes U2 ou B-52’s, les Éditions B2 ont pris le nom d’un aéronef iconique de l’armée de l’air américaine. La silhouette du bombardier le plus cher de l’histoire orne chaque publication de cet éditeur, qui a consacré aux architectures étranges 75 titres en huit années d’existence. Nikola Jankovic, créateur et animateur (et parfois crypto-auteur) de B2, revient sur cette aventure éditoriale pensée comme un cabinet de curiosité, et la vision architecturale qu’elle s’efforce de propager en forgeant sa propre constellation.

 

Size Matter (la taille compte). Le choix d’un petit format a permis de lancer simultanément une douzaine de titres, suffisamment pour asseoir une collection (titre : « L’obsolescence planifiée », Bernard London, avec une postface de Serge Latouche, 2013)

CREE_Fondées en 2011, les éditions B2 ont surgi comme une sorte d’OVNI dans un paysage éditorial moribond : l’éditeur historique, le Moniteur, se concentrait sur la littérature technique, rayon auquel était de plus en plus cantonné l’édition architecturale. Architecture qui ne semblait plus intéresser que des éditeurs spécialisés dans ce champ technique – on pense à Dunod, par exemple. Hormis des éditeurs revendiquant une certaine forme de marginalité – Alternatives, promouvant comme son nom l’indique, des alternatives à l’architecture officielle, voire à l’architecture d’architecte — seuls les Suisses d’Infolio, depuis beaucoup plus discrets dans le paysage, présentaient une ouverture d’esprit comparable à B2. Pourrais-tu nous expliquer la genèse des éditions, et le manque que tu as voulu combler, ou pressenti, en créant cette maison d’édition?

Nikola Jankovic_Tout d’abord, il faut relativiser la taille de l’entreprise et procéder à rebours : au début, je n’ai pas voulu « combler de manque » dans le « paysage éditorial » de l’architecture, même moribond. Je pense encore moins porter ou incarner cette relève! Non, plus prosaïquement, B2 est né d’une convergence de facteurs : des humanités sans fin, Bac+18, mais +20 si l’on compte des doubles inscriptions en archi, esthétique, philo, géographie et études curatoriales. Ensuite, quinze ans de galères, de piges et vacations dans des écoles et des revues d’art, d’archi, design et arts déco ont forgé un esprit de révolte, mépris et indépendance. Enfin, après quelques bourses d’études aux États-Unis, au Japon, le déclic né d’un séjour de recherche au Centre Canadien d’Architecture mi-2008 et de la sortie du premier iPad au printemps 2010. En extrapolant la technologie disponible, l’avenir de l’édition spécialisée et les projections lisibles dans la presse économique, B2 avait d’abord été pensé pour amorcer une transition vers ce que seraient les phablets, les liseuses et les tablettes, bien plus qu’un « positionnement » entre la vulgarité publirédactionnelle des uns et la nanoédition de livres des autres, de très bonne qualité de contenu, mais d’un contenant souvent triste.

“En extrapolant la technologie disponible,

l’avenir de l’édition spécialisée et les projections lisibles

dans la presse économique, B2 avait d’abord été pensé

pour amorcer une transition vers ce que seraient

les phablets, les liseuses et les tablettes”

CREE_donc, une entreprise totalement autonome, qui ne veut pas tant en remontrer aux autres, mais ouvrir sa propre voie?

NJ_Au départ, mon ambition artisanale ne visait à combler aucun « segment » : je voulais simplement faire mes livres à partir d’une feuille blanche. Le temps et la qualité de lecture s’érodaient, les modèles économiques de la presse changeaient, la starchitecture s’essoufflait, des trésors entiers ne demandaient plus qu’à ressurgir de fonds oubliés : pour qui en avait les moyens, la culture et la passion, tout un Nouveau Monde s’ouvrait au possible! Plus personne ne peut et/ou ne veut prendre le temps de faire de « bons » livres. Les nôtres ne sont pas parfaits, mais le rythme de parution, l’éclectisme des sujets, l’ergonomie des objets et leur inscription dans un système au long cours ont façonné un ovni éditorial – ou plutôt une flottille, sans réel équivalent dans le champ de l’architecture.

La mosaïque B2, qui associe une collection à chaque couleur. (Jaune pour le territoire, bleu pour la contre-culture, rose pour le patrimoine, etc.)

CREE_Tu as défini B2 comme un cabinet de curiosité. Pourrais-tu, en quelques titres, nous donner un aperçu de la déclinaison de ce concept lorsqu’il est appliqué à l’architecture? Quelle est la signification des différentes couleurs – bleu, rouge, jaune, vert, violet – de chaque collection, identifiable à sa teinte vive appliquée en bichromie sur un fond noir

NJ_C’est le mot « constellation » qui explique tout le « système ». Au départ, avec des moyens infimes et une notoriété nulle, le principe général de ma « galaxie Gutenberg » postulait un fractionnement de petits livres, moins risqués à publier qu’un unique gros livre écoulable en quinze ans, ouvrage qui coulerait la boîte dès sa naissance. Dispersion et éclectisme devaient façonner de l’édition dite « de niche », c’est-à-dire tout le contraire d’un mainstream fait de blockbusters. Le dispositif en forme de « cabinet de curiosités architecturales » fonctionne selon un graphe avec abscisse et ordonnée : de la naissance de l’architecture intentionnelle au néolithique aux smart cities en x, et leur répartition géographique sur toute la planète (et au-delà) en y. S’ajoutent à cela des codes-couleur : rouge pour le « design » (au sens large et générique du terme), puis orange/actualités, jaune/territoires, vert/société, bleu/contre-cultures, rose/patrimoine, violet/fac-similé et cuivre/flash-back. D’autres collections rassemblent des évènements (coll. « Expositions ») ou des doctorants (coll. « Laboratoires ») sous une bannière-caméléon reprenant au cas par cas les différents codes-couleur susnommés. Idem pour un format plus grand (coll. « Documents », 14×21), que j’évoquerai plus tard…

Le temps et la qualité de lecture s’érodaient,

les modèles économiques de la presse changeaient,

la starchitecture s’essoufflait, des trésors entiers

ne demandaient qu’à ressurgir de fonds oubliés :

pour qui en avait les moyens, la culture et la passion,

tout un Nouveau Monde s’ouvrait au possible!

CREE_Pour emprunter une métaphore de l’industrie de l’armement, auquel le nom même de la maison d’édition renvoie inévitablement, les livres B2 seraient à l’édition ce que la bombe à sous-munition est à la bombe H. Cette dernière est dissuasive, mais sert heureusement rarement, tandis que la première permet d’atteindre une multitude de cibles. Est-ce bien la stratégie B2?

NJ_En nous détournant d’une logique historique globale ramenant l’odyssée architecturale à un manuel scolaire balisé arpentage généraliste assez bien connu de tous (l’Antiquité, la Renaissance, le Mouvement moderne), ce sont au contraire toutes les anfractuosités de la microhistoire et tous les chemins de traverse qui nous semblent ajouter au « paysage » éditorial auquel nous avions décidé de « répondre ». Interconnectées, ces microhistoires peuvent façonner des assemblages plus ou moins originaux, des clusters surréalistes, des molécules psychogéographiques, des constellations rhizomatiques. À l’occasion du Centenaire de la Révolution de 1917, la numérotation de nos titres « B2-x » s’est lancée dans une improbable arborescence où le « point de contact » d’un titre d’Élisabeth Essaïan sur le contingent des architectes de Staline en visite dans la Rome de Mussolini (B2-14) a bourgeonné en une ramification dérivée de monographies « à la suite » (« B2-66 a, b, c, d, e, f, h ») : sur Glass House, un film non réalisé de ce fils d’architecte qu’était Sergueï Eisenstein; sur Tatline et sa Tour monument; et, plus récemment, sur les « villes fermées » d’Union soviétique et de Russie, une monographie sur un Foyer-monument dans un pays-satellite (la Bulgarie). Bientôt, cette branche se prolongera par quatre étonnantes monographies sur le goulag puis la ville de Norilsk, grand gisement sibérien de platine et de nickel; sur le pavillon brejnévien à l’Exposition de Montréal’ 67; sur la conception ergonomique des modules spatiaux soviétiques; et sur l’admirable conception de la classe « Typhoon », les huit plus gros sous-marins nucléaires jamais construits (de la jauge environ de la Tour Montparnasse), et d’une architecture très élégante… Vous le voyez, il s’agit d’un exemple typique d’ouvrages de niche, introuvables ailleurs, avec ici beaucoup d’« angles morts » oubliés de cette culture soviétique née d’un espoir perverti et que nous ne connaissons pas vraiment…

« Maître Jean », ouvrage double consacré à Nouvel. Auteur : Jean-Louis Violeau

CREE_Architecte de formation, tu ne t’es finalement pas tourné vers la maîtrise d’œuvre, abandonnant les agences pour devenir « architecte des livres ». À l’instar d’un projet d’architecture, la première collection de B2 résulte d’un compromis entre parti pris graphique radical et optimisation des coûts. Peux-tu expliquer comment la forme des premiers B2 t’as permis de résoudre cette équation difficile?

NJ_Lorsque j’ai commencé de (courtes) études de math-physique, mon père architecte (son fait d’armes a été le suivi d’exécution du musée du Havre, la première MJC, avec Guy Lagneau et Jean Prouvé) m’avait dissuadé de me destiner à ce métier, ce que je ne regrette vraiment pas. Pour autant je ne suis ni un « architecte de papier » radical ni un « architecte du livre », en dépit de ma très grande admiration pour l’architecte et typographe Pierre Faucheux, que j’admire beaucoup. Alors disons que mon travail sur le fond et la forme demeure celui d’un designer, avec une prédilection économique et sérielle pour un design « industriel » éventé, conçu pour « charter » — au sens de charte graphique — et « imprimer » par dizaines de milliers d’exemplaires des ouvrages conçus quasiment comme des périodiques (12 titres/an), dont le coût, l’abonnement et l’esprit « club » auraient égalé ceux du Club Français du Livre, le Livre de Poche, des tristes Que Sais-je? ou des petits Allia de Gérard Berrebi,. La réalité est un peu différente : les contingences nous font depuis six ans côtoyer des « sommets » de tirage culminant le plus souvent à 800 exemplaires de long seller s’écoulant sur 5-10 ans – c’est affligeant.

“C’est le mot « constellation » qui explique tout le système.

Au départ, avec des moyens infimes et une notoriété nulle,

le principe général de ma « galaxie Gutenberg » postulait

un fractionnement de petits livres, moins risqués à publier

qu’un unique gros livre écoulable en quinze ans”

CREE_Ton expérience ne confirme pas la logique de « longue traîne » qu’est censée apporter internet. Quelle place à la nécessité de vendre dans la construction de ton catalogue?

NJ_La formalisation de cette aventure et de son catalogue dépend de plusieurs facteurs. Elle est d’abord indissociable de son fonds d’auteurs et d’affinités relationnelles. Au départ, le catalogue, qui comptait 5-15 titres, était réparti en trois tiers complémentaires : des titres du domaine public, gratuits, mais très difficiles à réactiver de nos jours; des titres étrangers, très risqués à autofinancer en raison des rachats de droits, mais avant tout du coût disproportionné des traductions rapporté à l’étroitesse du lectorat, la durée décennale de l’écoulement. Le dernier tiers visait les auteurs francophones, à commencer par ceux que je connaissais et qui étaient partants pour l’aventure!

B2, ou la constellation imprimée. Un point blanc inséré sur la couverture depuis 2015 relie les différents titres, révélant la carte invisible d’un ciel éditorial complexe.

CREE_Le projet de B2 est aussi original qu’inhabituel, il comble un vide dans le savoir architectural. Les pouvoirs publics encouragent-ils ce type de démarche qui ne cadre pas bien avec les logiques commerciales? Pour le dire plus directement, vis-tu grassement d’aides et de subventions publiques, pour reprendre un cliché qu’on associe parfois aux activités non lucratives?

NJ_Non, car un autre paramètre à prendre en compte est la totale inadéquation des dispositifs d’aides en commissions semestrielles à de petits ouvrages en grand nombre. En bientôt sept ans, pas un centime d’aide ni du Bureau à la Recherche architecturale, urbaine et paysagère (BRAUP), ce qui est totalement contre-intuitif au regard de notre production, et pas un centime de plus du Centre National du Livre (CNL) à ce jour. Bref, des véritables organismes de « soutien » de l’édition et de l’architecture, sur lesquelles nos désillusions doivent vite apprendre à… ne surtout pas compter! Au même titre d’ailleurs que les « stratèges » et « décideurs » de la Cité de l’Architecture, assujettis à des marchés publics de « coéditions » mises en péril par des fréquentations d’exposition généralement médiocres! Non, une aventure telle que B2 ne peut être qu’indépendante, à perte et soumise à d’incessants bâtons dans les roues.

rétro ingéniérie du B2, bombardier de la Northop qui a donné son nom à la maison d’édition. Le sixième livre publié par B2 lui est consacré (Jan Kovac, « Fatal Beauty », collection Design, 2012)

CREE_Au-delà de ces considérations matérielles, la forme du livre induit aussi des façons de penser le contenu – Qu’avais-tu imaginé pour B2? Comment travailles-tu avec les graphistes? Il m’a souvent semblé que tu avais inventé une forme permettant d’atteindre un « graphisme sans graphiste », un peu comme Rudofsky avait identifié une « architecture sans architectes »

NJ_À l’ère où le livre-papier doit contrer ce que deviendront un jour d’autres supports de savoir et d’images, le graphic design est central – et rien n’aurait été possible sans « les graphistes » et les tracas infinis qu’ils provoquent, un objet de design s’adressant à des designers. Je m’explique : si je dis « les », c’est que, malgré seulement trois stagiaires en six ans, j’ai toujours travaillé avec au moins trois jeunes graphistes, parfois jusqu’à six à la fois. Payés chaque fois – peu, mais souvent et, surtout, régulièrement –, une sorte de régie où les graphistes sont payés à la page. Cela permettait de mutualiser une grille commune à tous, d’adapter les emplois du temps de chacun, d’amalgamer jusqu’à huit livres imprimés en offset simultanément pour optimiser les coûts d’impression.

Je reste donc globalement pessimiste et exerce un « métier »

me faisant travailler 340 jours/an sans aucun revenus :

qui, hormis un nanti idiot, accepterait cela?

CREE_Une vraie gymnastique qui n’a pas l’air finalement si simple que ça…

NJ_Pour l’homme-orchestre que je suis devenu, cela signifie partitionner son disque dur cérébral sur les spécificités de fond et de forme de chaque titre, rester attentif aux distractions et vigilants aux permanentes étourderies de tout ce travail collectif. Mais à l’arrivée, en dépit de beaucoup de désillusions sur certains (dont un procès et une rupture amicale), ce dispositif ni totalement souple ni totalement rigide a accouché d’un darwinisme formel où les objets co-évoluent aussi en fonction des erreurs qui y sont commises, des désynchronisations des versions de grille utilisées par chaque « réalisateur graphique », et enfin des ajustements techniques des chemins de fer de chacun des titres. C’est du départ de trois graphistes en 2013 qu’est née une refonte en profondeur de beaucoup de détails qui ne fonctionnaient pas; c’est de variantes de la même grille de départ que sont nées depuis 2015 plusieurs versions mutantes. Cette lourdeur, incroyable au regard de livres aussi petits, a quasiment induit la mise en place d’un « made in France » fait d’interlocuteurs de confiance, de protocoles fidèles, d’habitudes en flux semi-tendu – bref, de dépenses infiniment plus coûteuses, généralement pas plus rapides, mais ingérables autrement à distance, dans une imprimerie lointaine et dans une langue étrangère…

« l’édition, ou l’assemblage savant, correct et optimisé des titres sur les planches à imprimer ». L’impression simultanée des couvertures de sept titres dans deux formats différents contribue à réduire les coûts de fabrication.

CREE_La curiosité du cabinet B2 semble sans limites :  elle part dans tous les azimuts, mais reste pourtant centrée sur l’architecture. Comment arrives -tu à maintenir le lien à la discipline architecturale, comment est reçu cette hétérogénéité par son public cible, apparemment les architectes plus portés sur les ouvrages décrivant des projets, ou les ouvrages monographiques? Sais-tu quel public tu as mis à la portée des B2, avions furtifs qui sont le symbole de ta maison d’édition?

NJ_ De nos jours, la définition vitruvienne de l’architecture, l’art de bâtir des édifices, aurait à s’enrichir d’une compréhension « constructiviste » extensive, intégrant dans ces édifications des dispositifs épistémiques plus foucaldiens : une histoire plus culturelle, une philosophie plus politique, une technologie plus environnementale. Notre taxinomie B2 des mots et des choses de l’« architecture » relève donc moins d’une grille carcérale et contraignante, que d’une classification souple et dynamique d’espèces d’espaces, nés dans certaines conditions naturelles et culturelles contingentes – d’un bouquet ikebana à un « croiseur sous-marin » nucléaire de 180 m. Nous délaissons les gros chapitres « universels » de l’architecture au profit d’histoires, avec de petites haches. Après, sur le plan pratique et commercial, impossible de ne pas instaurer une politique encyclopédique de « quotas » dans nos curiosités : une trop grande rafale de titres roses ou bleus déstabiliserait la juste répartition avec les titres verts ou violets, etc. !

En définitive, il n’y a pas un lectorat B2, mais plusieurs lectorats plus ou moins cloisonnés ou enclins à découvrir les marges de leurs propres savoirs, le penchant naturel étant toujours d’aller vers ce que l’on croit déjà connaître (un peu). Toutefois, l’ergonomie très compacte et de petits tirages illustrés accentue leur impression de cherté. Même si nous demeurons déficitaires et que je ne touche aucun salaire depuis notre création! Pour ce que je connais de notre public, sous le prisme déformant des fans venant à notre rencontre ou se croisés pendant les salons, les résultats très « CSP++ » ou surdiplômés ne surprendra pas; inversement, certains ouvrages sont désormais prescrits, achetés par des étudiants (ma cible initiale), et Amazon a détrôné tous les autres points de vente « physiques »…

Catalogues 2014/2015, 2016 et 2018. Cliquez sur l’image pour télécharger sa version la plus actuelle

CREE_Faisons-nous un instant les avocats du diable : à l’heure d’internet, la forme livre attire-t-elle encore un public? A-t-elle un avenir? Au sein du magazine, nous sommes souvent confrontés à une certaine usure de nos lecteurs, qui disent ne plus avoir le temps de lire, ou rêvent de revues pouvant toucher un « grand public » assimilant souvent l’architecture à la décoration. Les hétérotopies de B2 pourraient-elles devenir ce terrain d’entente entre la population et l’architecture?

NJ_ Oui, les hétérotopies de B2, ces « espaces autres » dont parlait Foucault, pourraient devenir ce terrain d’entente entre l’architecture et certaines populations. Le Grand Retournement, qui a inversé ce qui faisait règle et exception, donne l’avantage à de nouvelles mythologies ou inventions du quotidien. Aucun réel choc de simplification dans le mille-feuille administratif, mais ces cinq dernières années, presque tout le monde s’est mis à pratiquer les réseaux sociaux, détenir un smartphone (sauf moi), télédéclarer ses impôts ou payer sans contact. Le « monde réel » et ses livres d’architecture (surtout s’ils restent disponibles en français) doivent faire face à de nouveaux « postes de dépenses » plus prioritaires, à un « temps de cerveau disponible » en berne – y compris ses futures versions électroniques qui, même sur un téléphone, seront concurrencées par d’autres « passe-temps » : des mini-séries, des jeux vidéo, du e-commerce, etc. Je reste donc globalement pessimiste et exerce un « métier » me faisant travailler 340 jours/an sans aucun revenus : qui, hormis un nanti idiot, accepterait cela? Bon, maintenant, il y a plus à plaindre que moi parmi les SDF parisiens ou les populations civiles bombardées! Et en plus de la clientèle « captive » des bibliophiles, des graphistes et des amateurs d’architectures, le salut face au numérique ne pourra venir que de livres-papier smart, beaux et intelligents – à forte valeur ajoutée, dans la forme comme dans le fond. Mais à moyen terme seulement; quand le système tend vers plus l’infini, je ne peux plus répondre de rien!

Le triptyque « Beaubourg » marque l’introduction d’un nouveau format « augmenté » de 14×21 cm contre 10×15 auparavant. (« De Beaubourg à Pompidou », Jankovic, Ciccarelli, Pinto & al.)

CREE_En 2016, tu as lancé des ouvrages d’un plus grand format, sans renoncer aux lignes colorées qui font la base des éditions. Pourquoi ce changement? N’est-ce pas là aussi le constat de certaines limites du format initial?

NJ_Oui, il nous a semblé devoir étendre notre « gamme » par un format « B2+ », homothétiquement plus grand (14×21), la collection « Documents », avec un rehaut en vernis glossy, qui autorise désormais de plus amples investigations textuelles ou iconographiques… Elle n’est pas l’aveu des « limites » du « format » des petits « B2 » 10×15 – très pratiques au lit, dans les transports urbains ou régionaux ou en vols moyens courriers –, mais vraiment l’essor d’une gamme, avec d’ailleurs d’autres formats en préparation. Certains industriels déclinent leurs productions en série par des « entrées de gamme », d’autres par des « hauts de gamme ». Nous ne pouvions nous offrir un tel luxe qu’après avoir installé la marque et gagné en visibilité. Notre « indépendance éditoriale nous rend très vulnérable face à des confrères ou concurrents dont la ligne éditoriale et les modèles économiques largement financés (publirédactionnel) ou subventionnés (institutions étatiques, mécénats privés) fragilisent notre propre segment. Certes, notre lectorat ne trouvera quasiment jamais ailleurs le type d’ouvrages que nous essayons de faire exister. L’académie d’architecture ne s’y est d’ailleurs pas trompée lorsqu’en 2016 elle nous prima non pas tant pour tel ou tel livre en particulier, mais pour l’ensemble de notre catalogue. Mais nos grands formats illustrent à eux seuls toute la fragilité de l’édifice économique : bien plus coûteux, ils ne pardonnent pas la contre-performance. Toute mévente fragilise et sanctionne l’activité de la maison bien davantage que nos petits œufs B2 mis dans des paniers différents…

Dans les deux ans à venir,

notre odyssée devrait pouvoir passer sur le néolithique,

les architectures spatiale et nazie, le vêtement et

d’autres cultures, lointaines et/ou anciennes

– bref, presque que de l’invendable!

CREE_En 2017, tu as rompu avec le « dogma » de B2 en introduisant les images couleur. Pourquoi?

NJ_« B2, combien de divisions? » aurait pu dire Staline en lieu et place du Saint-Siège!!! La parabole du bombardier furtif B2 – monstre de 72 tonnes plus cher que son propre poids en or, auquel

7/7 – SOS Brutalism : devenir gris en beauté

Page instagram de SOS Brutalism, un des outils créé par le Musée Allemand d’Architecture pour prolonger l’exposition sur les réseaux sociaux. Cliquez sur l’image pour avoir accès à la page web

La redécouverte du Brutalisme s’accompagne d’expositions. Brutal and Beautiful, à Londres, en 2012, s’attachait à faire redécouvrir le volet britannique du mouvement. Inaugurée le 8 novembre dernier, l’exposition SOS Brutalism affiche des ambitions plus vastes, en défendant l’hypothèse d’une architecture brutaliste internationale. Nous avons interrogé Oliver Elser, commissaire de cet évènement proposant simultanément découverte d’une histoire architecturale et l’inventaire d’un patrimoine à sauvegarder. L’exposition est visible au DAM (Musée Allemand d’Architecture) de Francfort-sur-le-Main jusqu’au 2 avril, et sera par la suite présentée à l’ Architekturzentrum de Vienne du 3 mai au 6 aout 2018, puis dans d’autres villes encore à définir.

Vue de l’exposition SOS Brutalism, au Deutsches Architekturmuseum de Francfort/Main. © Moritz Bernoully

Architectures CREE/Le catalogue comme l’exposition SOS Brutalism présentent une vision étendue du Brutalisme, mouvement ou style que l’on associe traditionnellement à l’Angleterre. Quels étaient les critères de sélection permettant d’intégrer plus d’exemples qu’en retient habituellement l’historiographie?

Oliver Elser /Nous avons recherché un équilibre entre différents critères : importance de la scène ou des discours brutalistes dans le pays, typologies propres à une région, prise en compte des projets précoces ou tardifs — donc conçus dès les années 60 et jusqu’aux années 80. Un autre point important était le degré de conservation du bâtiment : nous avons porté un intérêt particulier aux immeubles demeurant proches de leur état d’origine. Ensuite, nous avons composé une sélection où figureraient à la fois les « usuals suspects », les icônes du brutalisme, et des exemples beaucoup moins connus, pour ménager des découvertes.

Architectures CREE/Vous avez divisé ce corpus en douze régions. Pourquoi ce choix? Pourquoi avoir placé la Grande-Bretagne et l’Allemagne à part?

Oliver Elser /Ce parti pris mérite une explication. Autant que possible, nous avons considéré les aires culturelles qui maintenaient des échanges et des relations. Ensuite, des régions particulières ont émergé lorsqu’elles présentaient des objets très particuliers.

La Grande-Bretagne et l’Allemagne sont traitées comme des régions à part entière. Berceau du brutalisme, le Royaume-Uni occupe une place particulièrement importante. Si nous l’avions fondu dans l’Europe occidentale, nous aurions dû éliminer de nombreux bâtiments phares. On peut légitimement se demander si l’Allemagne possède un paysage brutaliste plus riche et varié que la France ou la Suisse, par exemple. Pourtant l’Allemagne (l’ex RFA) a aussi eu le droit à son propre chapitre. La raison tient au fait que notre musée, le Deutsches Architekturmuseum, et la Wüstenrot Foundation se place dans une perspective internationale, sans oublier pour autant de s’adresser à un public national. 

Vue de l’exposition SOS Brutalism, au Deutsches Architekturmuseum de Francfort/Main. © Moritz Bernoully

Architectures CREE /Quel est le profil type de l’architecte brutaliste? D’où vient-il? Voyageur international? Homme ou femme?

Oliver Elser /Les architectes dont nous présentons les projets résidaient principalement dans les régions où les bâtiments furent construits. Malheureusement, la part des architectes femmes est très faible durant ces décennies. Nous avons intégré des projets de Krystyna Tołłoczko-Różyska (Pologne), Högna Sigurðardóttir (1) (Islande), and Yasmeen Lari (Pakistan). À cette époque, seuls l’Europe de l’Est et Israël nommaient des femmes architectes aux positions importantes.

Architectures CREE /En préparant l’exposition, avez-vous découvert des projets dont vous ignoriez l’existence?

Oliver Elser /Nous avons découvert énormément de bâtiments que nous ne connaissions pas. On peut citer par exemple la Jooste House, à Pretoria (Karl J. Jooste arch., cat. p. 90), le musée National d’Éthiopie à Addis-Abeba (Gashaw Beza, cat. p.115), La cour de justice et l’Hôtel de Ville de Brantford, au Canada (Michael Kopsa, cat. p. 141), et bien d’autres encore (2).

Vue de l’exposition SOS Brutalism, au Deutsches Architekturmuseum de Francfort/Main. © Moritz Bernoully

Architectures CREE /Sur internet, le Brutalisme touche un public qui s’étend bien au-delà des cercles d’initiés à l’architecture. Présenté sous forme d’exposition, attire-t-il autant hors des cercles de spécialistes?

Oliver Elser /Avec 10 000 visiteurs par mois, la fréquentation de novembre à janvier a été supérieure de 80 % à la moyenne habituelle. Beaucoup de visiteurs ont acheté leur ticket au prix fort, ce qui veut dire qu’ils ne font pas partie du public traditionnel des musées possédant des laissez-passer annuels, mais bien un public de curieux pas forcément intéressé à l’architecture.

Architectures CREE /Un des aspects novateurs de l’exposition tient à son prolongement sur internet. La base de données SOS brutalism, produite pour l’événement, continuera d’être alimentée après le démontage des panneaux et des maquettes. Était-ce la première fois que vous utilisez les réseaux sociaux en complément de l’exposition physique? Est-ce satisfaisant

Oliver Elser /Oui, c’est une première sous cette forme. Notre contribution pour le Pavillon de l’Allemagne à la biennale d’architecture de 2016 s’accompagnait d’une forte campagne sur les réseaux sociaux (à travers le hashtag #MakingHeimat), utilisés plutôt pour les besoins des relations publiques, pas comme projet participatif. Grâce aux réseaux sociaux, la couverture presse de l’exposition SOS Brutalism avant son inauguration a été incroyable : beaucoup de blogs, de magazines ou de journaux généralistes ont rendu compte de l’évènement, dont ils avaient eu connaissance par les réseaux sociaux. Et sur les 1100 bâtiments que compte aujourd’hui notre base de données, 600 ont été apportés par ce biais. Les 500 restants ont été intégrés par nos équipes. Le hashtag #SOSBrutalism vit sa propre vie, ce qui nous convient très bien.

Vue de l’exposition SOS Brutalism, au Deutsches Architekturmuseum de Francfort/Main. © Moritz Bernoully

Architectures CREE /Malgré son succès, le Brutalisme est menacé, et des bâtiments majeurs comme le Hall of Nation à New Delhi, ou l’école de Pimlico, sans parler du Robin Hood Garden ont été détruits. Pourriez-vous citer quelques bâtiments majeurs récemment démolis ou menacés?

Oliver Elser /La bibliothèque centrale de Birmingham, projet de John Madin construit entre 1969 et 1973, a été détruite en 2016, comme le Cho-no-Ya du temple d’Izumo (3), un projet de Kikutake construit en 1963, ou le Hall du Nuclear Reactor Building de l’Université de Washington (4). Des rénovations défigurent aussi les bâtiments : nous l’avons constaté lors de la transformation de l’Orange County Governement, projet de Rudolph partiellement démoli en 2015 (5).

 Propos recueillis par Olivier Namias

Pour retrouver SOS brutalism sur les réseaux sociaux

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(1) En 1949, Högna Sigurðardóttir est devenue la première femme islandaise à intégrer la section architecture de l’École des Beaux-Arts de Paris. 

(2) Les numéros de pages renvoient au catalogue de l’exposition SOS Brutalism.

(3) http://sosbrutalism.org/cms/15889529

(4) The Architect Artist Group (TAAG) / Wendell Lovett / Daniel Streissguth / Gene Zema: Nuclear Reactor Building (Moore Hall Annex), University of Washington, 1961

http://sosbrutalism.org/cms/16863051

(5) http://sosbrutalism.org/cms/15891639

Manuelle Gautrand s’inquiète de l’avenir du C42

Manuelle Gautrand s’inquiète de l’avenir du C42

Emblématique showroom de la marque Citroën installé sur l’avenue des Champs-Elysées, le C42 ferme définitivement ses portes dix ans seulement après son inauguration. Manuelle Gautrand, son architecte, fait part dans une lettre ouverte de son inquiétude quand au devenir de ce projet, qui reste son œuvre la plus connue. 

Les illuminations de Noël sont trompeuses. Tandis que les Champs-Elysées scintillaient de toutes leurs guirlandes, chez Citroën, on coupait le courant.

En ce 31 décembre 2017, après exactement dix années de loyaux services et un succès incroyable (10 millions de visiteurs), le C42, le navire amiral de la marque au chevron baissait le rideau. En cause officiellement, une nouvelle politique commerciale vouée à favoriser la multiplication des mini-espaces d’exposition au détriment des « vastes » showrooms.

 

Mais en réalité, derrière l’annonce trompeuse de cette nouvelle politique, il y a un problème bien plus ancien et plus profond : en 2012, seulement 5 ans après son inauguration, Citroën vendait son navire amiral. En cause, une sombre année où le groupe PSA a dû vendre une grande partie de ses actifs immobiliers pour renflouer les caisses d’une marque aux abois, y compris ce « bijou de famille », cet immeuble sis au 42 avenue des Champs Elysées dont le terrain avait été acquis en 1927 par André Citroën. Ce dernier avait souhaité y créer sa vitrine internationale à l’occasion du Salon de Paris de 1928, avec déjà une architecture très avant-gardiste.

 

C’est donc en 2012 que l’avenir du C42 actuel a basculé : il a été cédé à un investisseur pour une très belle somme en contrepartie d’un loyer très élevé. C’est, à n’en pas douter, la raison principale de l’abandon du C42 par Citroën fin 2017.

Citroën nous indiquait pourtant à ce moment-là, la main sur le cœur, vouloir en rester locataire pour « très longtemps » et que cela ne changerait rien, ni en terme d’usage, ni en terme d’aspect architectural puisqu’ils ne quitteraient pas les lieux. ….

 

Pourtant, lorsque Citroën a lancé en 2002 une consultation internationale d’architecture, le programme était clair : imaginer un bâtiment dont l’architecture elle-même puisse exprimer profondément l’ « ADN » de la marque, son histoire et ses ambitions, et en faire un lieu d’exposition et d’échange baigné dans cet univers automobile si particulier : une marque éminemment française et attachante, qui a fait rêver des millions de personnes dans et hors de nos frontières. Le programme était clair parce que l’ambition de Citroën était claire : se réinstaller définitivement sur les Champs Elysées avec un lieu capable de faire rayonner la marque.

 

Si j’ai gagné cette consultation, à l’unanimité du jury, face à des concurrents prestigieux (dont deux lauréats du prix Pritzker – le « Nobel » de l’architecture –  Zaha Hadid et Christian de Portzamparc), c’est justement parce que ce jury a estimé que ma proposition architecturale symbolisait parfaitement cet univers de la marque, son « ADN ».

 

Sous son origami de verre, le projet est conçu comme un présentoir géant évocateur des rampes qui grimpaient en hélice dans les garages de notre enfance, il est fort d’une structure porteuse complexe qui le rend totalement indépendant des bâtiments qui le flanquent, et sa façade s’inspire des chevrons, logo de la marque. En fait, tandis que le « contenant » (l’enveloppe) fait rayonner le chevron,  le « contenu » (l’intérieur) fait rayonner les voitures, installées comme les œuvres d’un musée…

 

C’est ainsi que le C42 a connu les honneurs de la presse internationale, fait l’objet de nombreuses couvertures de magazines, reçu de multiple prix d’architecture et a été le sujet de plusieurs films documentaires. Ses représentations (maquettes, dessins, plans, etc…) sont rentrées dans les collections permanentes de deux institutions culturelles nationales : le Centre Georges Pompidou et le Musée des Monuments Nationaux – la Cité de l’Architecture et du Patrimoine.

 

 

Pourtant Citroën est parti, et le bâtiment est désormais vide, sombre, inhabité et sans entretien. C’est pour moi terrible d’un point de vue de l’esprit et du cœur, mais aussi pour mon image professionnelle: le préjudice moral que je subis est indiscutable, d’autant plus que sa localisation sur les Champs Elysées en fait  un bâtiment « observé » par des milliers de personnes qui passent devant tous les jours.

 

Ce bâtiment est intimement rattaché à mon nom et c’est sans aucun doute mon œuvre la plus connue. Peu d’architectes ont eu la chance de construire un  bâtiment entier et neuf sur la plus belle avenue du monde. D’ailleurs, depuis 1975 aucun bâtiment neuf n’a vu le jour sur les Champs-Elysées à part celui-ci. Mais peu d’architectes voient un de leurs bâtiments remis en cause à peine 10 ans après son ouverture…

 

Pourtant Citroën est parti, et le propriétaire actuel se retrouve avec ce bâtiment, conçu comme un musée automobile. Je peux comprendre son désarroi et sa perplexité. Que va-t-il en faire ? Le transformer, le démolir ?

Qu’il soit démoli serait un crève-cœur pour moi, et sa dénaturation serait cruelle. Que le bâtiment soit transformé au mépris de tout respect du droit d’auteur, que son atrium soit comblé (pression foncière oblige…), qu’il soit cloisonné et défiguré, cela serait une erreur et même une trahison.

 

Depuis sa fermeture il y a un mois, pas un rendez-vous ne se passe sans que mon interlocuteur ne m’interroge sur ce qui arrive au C42… Je tenais donc à porter ces informations à la connaissance du public afin de répondre aux questions que nombre de personnes ne manquent pas de se poser concernant cette soudaine fermeture.

 

Manuelle Gautrand, architecte.

 

 

Claude Cormier, scénographe québécois du paysage

Le premier Sommet mondial du design* s’est tenu en octobre à Montréal. Dans une vision volontairement transdisciplinaire sur cette question, « Le design peut-il changer le monde ? », l’évènement réunissait des designers, des architectes mais aussi des paysagistes autour des enjeux environnementaux. C’était ainsi l’occasion de rencontrer le Québécois Claude Cormier, grande figure du paysage outre-Atlantique.

 

Paysage dual : entre nature et artifice

« Pour moi, le paysage c’est tout. Ce n’est pas seulement la nature ; elle n’est qu’un élément. J’ai grandi à la campagne et, à mon sens, ce n’était pas très sexy, c’était même « plat ». Par contre, l’idée de la ville, c’était magique, c’était même puissant », exprime-le très acclamé architecte et paysagiste star montréalais Claude Cormier, moins connu de ce côté de l’Atlantique, mais dont le nombre de sollicitations à faire des selfies lors du Sommet mondial du design de Montréal ne laissait aucun doute sur sa popularité. Ses réalisations débordent du cadre traditionnel de l’architecture de paysage, pour tisser des liens entre le design urbain, l’art public et l’architecture. A l’agence Claude Cormier + Associés, la création de paysage s’inspire d’éléments culturels puisés dans les musées et autres lieux. Ces éléments sont ensuite mis en scène, commente l’architecte paysagiste, qui n’hésite pas à convoquer la figure du théâtre. Ainsi, il n’utilise pas forcement des éléments naturels à proprement dit ou, « si je le fais, explique-t-il, je mets en opposition artifice et naturel dans des milieux urbains très durs. J’aime créer ces contrastes, car c’est souvent là qu’apparaissent de nouvelles choses. » En résultent des paysages tous sauf conventionnels, à l’instar du créateur, exaltant l’artifice, mêlant subrepticement réalité et surréalité. « Par l’utilisation de la couleur, des motifs et de la texture, l’optimisme contagieux et l’humour subversif de Claude Cormier se transforment en espaces sérieusement enjoués », peut-on lire sur le site internet de l’agence.

© Industryous Photography
© Industryous Photography
© Industryous Photography
© Industryous Photography

Sugar Beach, Toronto (Ontario), Canada : Face à la mer, s’affirme un espace dual séparé d’une diagonal, où s’opposent des parasols roses fichés dans le sable à des arbres plantés dans le bitume.

L’activité de l’agence a débuté à Montréal, puis s’est déplacée à Toronto, une ville en effervescence, avant de rejoindre les Etats Unis, avec notamment deux projets au centre-ville de Chicago. Selon l’architecte paysagiste, la création contemporaine montréalaise – qu’elle concerne l’architecture, le paysage ou le design urbain – semble dépendante d’un système bien particulier : les concepteurs travaillent essentiellement sur appels d’offres, et sont surtout choisis sur l’estimation des coûts, alors qu’en France il y a davantage de considération pour la qualité des propositions. Pour Claude Cormier, ce fonctionnement québécois est discutable, surtout face à un Canada anglais affamé de nouveautés : « Je m’aperçois que le Canada anglais est très réceptif à de nouvelles idées. Je suis très inquiet pour Montréal là-dessus, parce qu’il faut suivre la parade, mais il faut alors reconnaître la valeur ajoutée de ce que l’on apporte à l’espace public. » Pour lui, il est temps que les décisionnaires prennent conscience de la valeur de l’aménagement de l’espace public, véritable atout pour la ville et ses citoyens. A la question « Le design peut-il changer le monde ? », thématique annoncée du Sommet du design, Claude Cormier nous répond : « Oui, je pense que le design peut changer le monde, mais le vrai design. Pas le design à la mode, mais celui qui a une authenticité et qui répond à des problèmes. Le design, c’est l’art de mettre en relation les choses, de les mettre en symbiose. »_Amélie Luquain

© Industryous Photography
© Guillaume Paradis (CC+A)
© Guillaume Paradis (CC+A)

Hôtel et résidences Four Seasons, Toronto (Ontario), Canada : Dans la cour intérieure, se confrontent deux parterres : l’un pavé, orné de motif de roses et embelli d’une fontaine rouge rubis en son centre, l’autre planté de massifs sur des plates-bandes, dont la composition prend l’allure d’un puzzle éclaté.

 

*Le Sommet Mondial du Design a pris place à Montréal du 16 au 25 octobre dernier. Une première édition qui s’inscrit dans une année historique pour la ville Unesco du design qui fête en 2017, a fêté simultanément trois dates : le 150e anniversaire du Canada, le 375e anniversaire de la ville de Montréal et le 50e anniversaire de l’Expo 67.

 

Claude Cormier en quelques dates

2009 : reçu chevalier de l’Ordre national du Québec, la plus prestigieuse distinction accordée par le gouvernement du Québec.

1994 : fondation de l’entreprise Claude Cormier + Associés

1994 : maîtrise en histoire et théorie du design à la Harvard Graduate School of Design
1986 : baccalauréat en architecture de paysage à l’Université de Toronto
1982 : baccalauréat en sciences de l’agriculture (agronomie) à l’Université de Guelph
Lire aussi :

Quand Montréal veut changer le monde grâce au design

Rétro : le regard de Phyllis Lambert

Le premier sommet mondial du design s’installe à Montréal

 

 

Stéphane Paumier : la French Indian Touch en conférence à l’école Boulle

Stéphane Paumier : la French Indian Touch en conférence à l’école Boulle

C’est en 1996 que Stéphane Paumier arrive en Inde, pour effectuer sa période de service militaire à l’Ambassade de France de Delhi. Il réalise plusieurs projets dans l’enceinte de la représentation française ou en dehors, comme la résidence du chef du poste d’expansion économique construite dans le quartier résidentiel de Sundar Nagar. La réalisation de l’Alliance française de Delhi, un concours remporté en son nom propre, marque le début d’une carrière indienne jalonnée de nombreux grands projets : bureau à Triburg, université de Sonipat, et plus récemment, l’ambassade franco-allemande de Dacca (Bangladesh). À l’occasion d’une conférence donnée à l’École Boulle à Paris, Stéphane Paumier revient sur son parcours, évoque les différences de conditions d’exercices entre la Chine et l’Inde, et présente les grands axes de son travail, qui cherche à créer un terrain de rencontre entre l’architecture moderne et l’architecture indienne traditionnelle. Basée à New Delhi, son agence SPA emploie aujourd’hui une quinzaine de personnes.

Lire aussi, dans le numéro 381 d’Architectures CREE : Les degrès du temps (Stepwell to office), un article sur le siège de la société Triburg à Gurugam en Inde

La conférence de Stéphane Paumier à l’école Boulle dans son intégralité accessible ci-dessous

 

Vidéos : © Antoine Durand / Olivier Namias

Trois questions à Christine Leconte,  présidente de l’Ordre des architectes d’Île-de-France

Trois questions à Christine Leconte, présidente de l’Ordre des architectes d’Île-de-France

Christine Leconte a été élue présidente du Conseil de l’Ordre des architectes d’Île-de-France (CROAIF) le 24 octobre dernier. Elle nous livre lors d’un entretien les grands axes qui structureront ses trois ans de mandature à la tête de cet Ordre régional rassemblant près de 1/3 de la profession.

« Nous voulons mettre l’architecte au service des territoires »

 

Christine Leconte © Karine Smadja

CREE_Votre élection à l’Ordre, à la suite de Jean-Michel Daquin, s’inscrit dans une dynamique de continuité : vous êtes comme lui membre de « Mouvement », une liste réélue à la tête du CROAIF depuis 20 ans. Quel bilan tirer de cette double décennie ? Quelle impulsion souhaitez vous donner à ce poste, comment éviter une « usure du pouvoir » qui guette les longs mandats ?

Christine Leconte_Il me semble qu’après 20 ans d’action de « Mouvement », une liste qui avait été créée en 1996 par des architectes désireux d’insuffler une nouvelle dynamique à une institution qu’il jugeait poussiéreuse, le sempiternel reproche « mais que fait l’ordre ? » s’entend moins dans la profession. Au contraire, beaucoup d’architectes se disent prêts à soutenir nos actions et pas seulement en parole. Et nombre d’acteurs publics sont en attente de nos expertises. Les dernières élections ordinales tant régionales que nationales ont mis en lumière via les réseaux sociaux l’envie des architectes de davantage partager avec l’Institution. Une manière également de rompre l’isolement dans lequel plusieurs de nos consœurs et confrères se trouvent. Mon élection à la présidence témoigne d’une volonté d’élargir la représentation de la profession au-delà des architectes exerçant la maîtrise d’œuvre. La diversité de mon parcours — exercice en agence, missions de conseil dans un CAUE, enseignement, architecte conseil de l’État — montre qu’il est possible d’exercer notre métier sous diverses formes. Nous voulons tenir compte des mutations de la profession, ouvrir l’Ordre à une multiplicité d’architectes, qu’ils soient enseignants, journalistes, AMO — tous les champs sont ouverts tant que l’architecte n’est pas subordonné d’une entreprise. La finalité est de pouvoir mieux exercer notre mission, qui est celle d’un professionnel au service des territoires et non plus un architecte démiurge. Une vision de la profession très partagée, notamment par les jeunes générations.

Atelier kaplas lors des journées portes ouvertes 2016 © CROAIF

CREE_Le CROAIF mise aujourd’hui beaucoup sur le rapprochement avec les élus locaux. Nombre de communes petites et moyennes en quête d’habitants et d’emploi acceptent la création de lotissement ou de zones d’activités, favorisant l’étalement urbain. Et le constat qu’un maire dépense plus pour son feu d’artifice du 14 juillet que pour son plan d’urbanisme se vérifie toujours. Malgré cela, pensez-vous que les élus locaux restent les meilleurs alliés des architectes pour la défense de la qualité architecturale ? Quels rapports entretenez-vous avec les quelque 1200 maires que comporte la région Île-de-France ?

CL_Les architectes partagent avec les élus un projet de transformation du cadre de vie. Les élus locaux ont les outils et sont en contact avec une population de plus en plus concernée par la qualité de son environnement bâti — en témoigne l’écho suscité par les articles de Télérama sur la « France moche » et les interrogations autour des entrées de villes. Les documents d’urbanisme évoluent : grâce aux intercommunalités et aux PLUi, on peut espérer que le nombre de PLU qui ne sont que des POS déguisés diminue au profit de véritables outils de projet pour les territoires. La question est plutôt d’arriver à mobiliser les habitants autour des documents et souligner leur rôle de véritable projet de ville ou de territoire, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. J’ai en tête l’exemple d’Aurillac, ou seulement 60 habitants sur 26 000 se sont impliqués dans les réunions de concertation accompagnant les différentes phases de l’élaboration du PLU. Dans le même temps, 500 personnes visitaient l’exposition du projet Europan qui doit transformer la zone du cœur de ville. Il faut de notre côté développer un véritable service public de l’architecture, afin que l’habitant perçoive de l’urbanisme autre chose que des règles incompréhensibles le contraignant à clôturer sa parcelle quand il voudrait la laisser ouverte, ou imposant des nombres d’étages et des surfaces pleine terre sans qu’il sache bien pourquoi.

Logement : 10 mesures pour construire mieux. Un exemple des nombreux documents édités et diffusés par l’Ordre des architectes d’Île-de-France © CROAIF

CREE_Implanté sur une région qui rassemble près de 30 % des architectes français, l’Ordre en Ile-de-France est un cas à part dans le panorama des ordres régionaux. Cette taille vous donne-t-elle un rôle moteur ? Comment s’organisent vos relations avec les autres ordres régionaux et le Conseil national ? Quelles actions comptez-vous porter pour interpeller l’État, d’abord, et auprès du public d’Île-de-France, ensuite ?

CL_Nous représentons 1/3 des architectes français, mais tout comme les autres Ordres régionaux, notre action s’inscrit en faveur de l’intérêt public de l’architecture. Nous travaillons en étroite collaboration avec l’Ordre national, la situation géographique de l’Île-de-France impliquant souvent des connexions avec des problématiques ou des échelles nationales. À côté de nos missions régaliennes — la tenue du Tableau, la surveillance du respect de la déontologie, la formation —, nous nous impliquons sans corporatisme dans les questions qui touchent la société francilienne et nos concitoyens. C’est la mission institutionnelle de l’Ordre. Au niveau national et régional, l’Ordre des architectes a par exemple participé à la mise en œuvre de la loi LCAP.

Journée d’informations des lycéens sur les métiers et études d’architecture. Février 2017 © CROAIF

Aujourd’hui, il s’agit notamment sur le plan législatif d’interpeller l’État dans le cadre de la future loi Logement. Le sondage réalisé par la « République en Marche » dans le cadre de la stratégie logement affirme que la qualité du logement préoccupe 60 % de la population. La profession par son expertise se saisit du sujet : on ne peut se contenter de le traiter seulement sur un plan financier ou administratif, en fixant des objectifs chiffrés de construction déconnectés de la réalité. Il faut nous attacher à répondre aux besoins et attentes des habitants, des territoires. Nous faisons des propositions pour porter la qualité spatiale du logement, les enjeux de la réhabilitation, la question des copropriétés dégradées. Le maintien voire l’élargissement de la procédure de concours fait ainsi partie de nos exigences dans cette Loi. Nous développons également de nombreux partenariats : à l’échelle régionale comme nationale, nous nous sommes par exemple rapprochés de l’ADEME pour travailler sur les enjeux environnementaux. À d’autres échelles, nous nous engageons également en accompagnement de la MGP notamment pour une « métropole pour tous », où les technologies de la SMART CITY sont des outils mis au service des populations et ne répondent pas exclusivement à de nouveaux « besoins » créés par des opérateurs privés.
En parallèle, plusieurs de nos conseillers contribuent à enrichir animent des travaux extérieurs sur ces questions à partir des échanges des groupes de travail internes : commande privée ; commission des marchés publics, groupe architecture et particuliers, transition écologique… En 2018, comme les années précédentes, nous engageons de nombreuses actions et portons des propositions sur la métropole, l’aménagement raisonné du territoire, le logement… Ceux en y associant tous les acteurs volontaires et nos publics pour « faire la ville ensemble ».

Propos recueillis par Olivier Namias

Entretien avec BRUMM : filmer l’architecture

Entretien avec BRUMM : filmer l’architecture

Brumm Films & Formes est un studio de production audiovisuelle installé à Bordeaux, qui vise à raconter l’architecture. Lucas Bacle, architecte et gérant de l’agence, a commencé cette pratique à l’âge de 24 ans. 5 ans plus tard, son travail a beaucoup évolué. Initialement reporter d’images répondant à des commandes d’agence d’architecture, il s’oriente aujourd’hui vers une pratique plus artistique. 

 

 

CREE : Vous êtes architecte et réalisateur de film traitant de l’architecture. Comment a débuté cette pratique ? 

Lucas Bacle : Lorsque j’ai commencé mes études à l’école d’architecture de Bordeaux, je n’avais aucun bagage artistique. J’y ai découvert le monde de la conception et très rapidement, je me suis intéressé à de nombreux supports, très certainement comme beaucoup d’étudiants d’école d’art. Les trois premières années, l’architecture, en tant que discipline fondamentale, est restée le guide. Petit à petit, la vidéo est devenue un médium très intéressant. Plus que des textes conceptuels, elle a cette capacité à traduire des émotions, des histoires qui peuvent toucher directement l’humain. J’ai utilisé la vidéo pour mes rendus de projet, jusqu’à mon diplôme qui a été le travail audiovisuel le plus fourni, traduisant la poésie et les ambiances du projet. Dans le même temps, je me suis créé un réseau dans le milieu de la production avant de travailler deux ans pour l’agence d’architecture bordelaise Leibar Seigneurin, pour lesquels j’ai commencé à produire des reportages filmés et qui m’ont encouragé à poursuivre dans cette voie.

 

CREE : Vous avez fondé le studio de production audiovisuelle BRUMM, et commencé par répondre à des commandes. Comment ça se passe avec les agences d’architectures ?  

LB : Chaque commande est différente. En 2015, je voulais réaliser un film sur un projet que j’avais considéré comme étant ma propre « équerre d’argent ». J’ai réalisé un court métrage avec l’agence Fernandez et Serres dans un centre culturel à Vertou (44). Sans le vouloir, j’ai visé juste. Cette année-là, ils reçoivent l’équerre dans la catégorie « Culture, jeunesse et sport ». Content du reportage, ils nous eux aussi recommandé. C’est ainsi qu’a débuté la pratique de l’agence.

 

CREE : Peut-on faire des parallèles avec les commandes de reportages photographiques ? 

LB Les parallèles avec la photographie me semblent essentiellement esthétiques. J’adore l’image, la produire, la voir. La photographie est pour moi un exercice continu. Elle me permet de m’entraîner sur des cadrages, de penser l’image, de rester éveillé et vif sur la façon dont on produit l’image. Mais je ne suis pas photographe. La photo est comme une esquisse du projet, elle me permet de poser des cadres avant de commencer à tourner. Plus standardisée dans la pratique de l’architecture, elle est aussi un hameçon pour attirer le client. 

 

CREE : Quel est votre apport dans la production cinématographique en tant qu’architecte ? 

LB : Mes cadrages sont peut-être plus radicaux. Ils suivent les lignes, ou les perturbent. Mais je pense que mon apport consiste surtout sur la manière dont on peut parler d’architecture et la raconter. L’architecture a tellement de facettes, il faut être capable d’en parler à tout le monde, y compris à des non-adeptes. Un des moyens est le story telling, pour y amener de l’humain, de la poésie. Je voulais faire des fictions. Au début, je faisais des reportages assez simples avec des voix off. Puis j’ai appris à maîtriser les outils de montage, la post production, le tournage, l’écriture. Et j’ai gravi les échelons petit à petit, passant de film institutionnel, si ce n’est corporate, à des travaux à la fibre de plus en plus artistique, plus proche de celle de Beka & Lemoine. J’ai travaillé sur des films scénarisés, j’ai commencé à penser l’histoire jusqu’à y insérer des acteurs. Ce n’était plus l’image qui primait, mais celle-ci devait, dans ses formes, répondre au déroulement de l’histoire. Une accélération du mouvement répond à une accélération narrative, des caméras embarquées permettent de suivre le personnage … L’architecture n’est alors plus le faire valoir, elle est une évidence est non plus le centre du sujet. Elle devient presque un décor pour l’histoire. Je sors de l’architecture pour raconter autre chose et en proposer une vision décalée. C’est comme de créer une œuvre sur une autre.

 

CREE : Votre travail s’oriente vers une pratique de plus en plus artistique, notamment avec le projet Voie Urbaine présentée à Agora Bordeaux. 

LB : J’ai toujours aimé les histoires qui cachent des choses et qui ne sont pas toujours évidentes, voire évanescentes. Voie Urbaine, c’est un ensemble de fiction sur la ville de Bordeaux. L’une d’entre elle traite d’une architecture fantomatique, d’un manoir qui paraît hanté, dans lequel un guide clochardisant vient faire un tour du propriétaire. Une autre traite de la base sous-marine de Bordeaux construite pendant la guerre, d’un prisonnier français qui a fini emmuré dans le béton. Ces histoires se basent sur des légendes urbaines. En travaillant sur le caractère fictionnel, j’essaie de faire rentrer dans la tête des gens la puissance de ces lieux, qui sont marquants même s’ils sont oubliés ou désuets. J’essaie de conscientiser ces architectures, un peu à la manière de Victor Hugo qui, lorsqu’il écrit Notre-Dame de Paris, sauve la cathédrale de la démolition. Là, la puissance des mots a sauvé la pierre. 

 

CREE : Vous avez cité Beka & Lemoine et Victor Hugo. Quelles sont vos autres références ? 

LB Je suis des agences, qui sont issues de l’architecture et qui font des films, notamment Factory Fifteen  ou Spirit of Space. Il y a aussi pas mal d’italien et de portugais sur ce créneau, comme respectivement The architecture Player ou The building Picture. Ce phénomène semble prendre de l’ampleur dans toute l’Europe et même outre-Atlantique. 

 

CREE : Quels sont les moyens en place dans votre studio de production ? 

LB : Dans l’agence, nous sommes trois personnes à plein temps. Nous travaillons régulièrement avec des intermittents, que ce soit des développeurs, des vidéastes ou des acteurs. Sur un tournage, nous sommes en moyenne 4 personnes. En termes de matériels, ça dépend toujours des besoins, mais il est souvent conséquent. Quand à l’argument de tourner à l’iPhone, comme Gondry l’a fait avec « Détour », c’est en réalité totalement impossible. La réalisation de ce court métrage mobilise toute une équipe d’au moins une cinquantaine de personnes, et l’iPhone est équipé d’objectifs supplémentaires, de systèmes de prise de son et autres, comme les travellings, rails et grues. Un iPhone dans la main de quelqu’un qui ne sait pas cadrer, ça ne produit rien. Il ne faut pas croire que Gondry était seul.

 

CREE : Quels sont vos autres projets ? 

LB :  Je travaille avec une autre boîte de production, Saint Gingembre, qui réalise principalement des publicités pour la télévision. J’interviens en tant que chef décorateur. Je fais de l’architecture dans des films. La scénographie me permet d’être encore dans la forme, de continuer à dessiner et développer des concepts. Je veux garder un pied dans la forme. D’autre part, nous sommes lauréats d’un concours artistique en lien avec des écoles primaires lancé par l’Atelier Médicis. En résidence à Pionnat, dans la Creuse (23), nous avons pour projet de monter une Voie Urbaine bis, sauf que cette fois-ci les films seront tous connectés ce qui créera un long métrage sur la ville, coréalisé avec des enfants. Sinon, nous avons un projet de long métrage à la Chapelle de Ronchamp, où nous allons suivre un des moines qui tient la chapelle et qui connaît très bien l’œuvre du Fada. Enfin, nous travaillons sur une émission d’architecture, qui est en cours d’écriture. Et bien entendu, nous réalisons toujours des commandes pour des architectes.

 

CREE : un dernier mot ?

LB : Filmer l’architecture n’est qu’une étape, il faut la raconter. Le film pose la question sur la véritable utilité des lieux et sur ce qu’on en fait. Peut-être que c’est aussi un moyen d’être plus proche de l’agence, de ses fondements théoriques et de sa pensée. Selon moi, l’architecture est en quête de sens plutôt que de belles images. Xavier Leibar m’a donné confiance dans ce potentiel qui reste à exploiter. J’ai l’envie de rester architecte, mais par un autre moyen que le construit. Je me considère de plus en plus en tant qu’architecte qui réalise. 

 

Propos recueillis par Amélie Luquain

 

CREE Editions : la monographie de l’agence Jean Bocabeille

CREE Editions : la monographie de l’agence Jean Bocabeille

Dans un paysage naturel ou urbain, tantôt insérées dans leur environnement, tantôt contrastant avec lui, les réalisations de Jean Bocabeille ne se ressemblent pas. L’Historial de Vendée aux Lucs-sur-Boulogne, le Biscornet place de la Bastille, un programme mixte aux Batignolles ou encore une maison de la petite enfance à Epinay-sous-Sénart en sont quelques exemples. Pourtant, qu’ils soient sortis de terre dans le cadre d’aventures collectives ([BP] Architectures et PLAN01) ou individuelles (l’agence Jean Bocabeille Architecte, fondée en 2011), ces projets ont en commun l’approche expressive et narrative de leur auteur, ici dévoilée par Olivier Namias et Anastasia Altmayer.

CREE Editions : la monographie de l’agence Brossy & Associés

CREE Editions : la monographie de l’agence Brossy & Associés

Modestie, démarche collective et recherche acharnée de la solution adaptée semblent constituer la ligne de conduite de l’agence Brossy & Associés, créée en 1983. Reconversions (la Maison des Métallos à Paris, les usines le Blan-Lafont à Lille), rénovations de grande ampleur (le Théâtre de Chaillot, la MC93), équipements et programmes mixtes… l’infinie estime de Vincent Brossy pour l’Histoire et les usagers de ses réalisations se manifeste dans une grande diversité de projets au sein de laquelle on devine néanmoins un attrait particulier pour l’architecture des lieux de spectacle vivant. La monographie de Brossy & Associés, signée Jean-François Pousse, se veut le reflet de cette philosophie d’agence.