Questions patrimoniales : la revue de presse du 16 janvier 2018

Disparition de Neave Brown – maisons préfabriquées des années 60, un habitat bon marché à prix d’or – La vie dans les lotissements du Prince Charles – Jean Bossu à La Réunion : entre classement et destruction – Oran, ville Art-déco – Whitefish se débarrasse de Wright – le cadre de la polémique – Des granges dans les Pyrénées – L’école d’architecture de Kigali imaginée par un Alsaciens. La revue de presse du 16 janvier 2018

 

Disparition brutale

Couronné très récemment de la médaille d’or du RIBA, Neave Brown nous a quitté à l’âge de 88 ans. Américain installé en Angleterre, il avait réalisé des logements sociaux remarquables, tel l’Alexandra Estates, un projet d’habitat intermédiaire en bande. Entièrement en béton, ce projet possède une touche brutaliste qui devrait le ranger dans la catégorie du patrimoine trendy et désirable. « La communauté architecturale a perdu un géant » a déclaré Ben Derbyshire, président du RIBA. « Ses idées pour des logements bas et denses comportant des espaces communs pour tous les habitants, reste un antidote radical a bien des projets conçus sans réflexion (..) typiques de la production de logement de l’époque ». Voire de la production d’aujourd’hui, pourrait-on ajouter.

Via The Spaces 

Alexandra Estate, conçu par Neave Brown. Photographie : Courtesy of The Modern House

 

Million dollar Cahute

Ce sont des abris plus ou moins rudimentaires, conçus comme des objets à produire en série entre les années 50 et 70. Pensés pour être financièrement accessibles à tous, ils se négocient aujourd’hui entre 1 et 8 millions d’euros – loin des 10 000 euros de moyenne que coutent les Tiny Houses,  leur équivalent contemporain, ou des 145 000 euros qu’il faut débourser pour s’offrir une « bulle six coques », capsule de vacance dessinée par Maneval à la fin des années 60. Ces sommes astronomiques sont justifiées par le nom prestigieux de leurs concepteurs – Perriand, Prouvé – ou la relative étrangeté de leurs formes, telle la maison Futuro, dessiné par l’architecte Matti Suuronen, soucoupe volante construite à une centaine d’exemplaire seulement. « La manie de collectionner (…) les préfabriqués de designers dans les foires d’art contemporain et les ventes aux enchères à commencé lorsqu’André Balazs – propriétaire des hôtels Mercer à New York et de Chiltern Firehouse à Londres, pour n’en citer que quelques uns – a acheté la « Maison Tropicale » de Jean Prouvé, pour 4,97 millions de dollars à Christies New York en 2007. Le collectionneur précoce Brad Pitt fit l’acquisition du préfabriqué modulaire ‘’Mini Capsule hotel’’ dessiné par l’Atelier van Lieshout(…) pour son pied à terre sur le front de mer de Santa Monica », explique Architectural Digest. Des « pièces » plus récentes sont également prisées des amateurs, à l’instar du pavillon de thé en tubes de carton de Shigeru Ban. « Il est difficile d’imaginer que les équivalent contemporains du mobile home – les maisons de réfugiés Better Shelter de l’ONU sponsorisées par IKEA, l’Abri Ukrainien constitué de boucliers de polices, les maisons de Shigeru Ban pour les victimes du tremblement de terre au Népal – finissent dans le futur dans des galeries d’art ». Si elle n’avait été rasée, la jungle de Calais et ses cabanes aurait surement fait l’objet de la « Monumenta 2020 » au Grand Palais. Encore une occasion manquée.

Via Architectural Digest 

Conçue comme un « flatpack maison » pour la production de masse, la ‘Demountable House 6×6’ fait partie des 20 maisons de la Galerie Patrick Seguin de Jean Prouve vendues en 2007 pour 1,25 million d’euros à 8 millions d’euros chacune. Photo: Galerie Patrick Seguin

 

Le fait du Prince

Le Journaliste du Monde Grégoire Allix a traversé le Channel pour visiter ces villes dont un prince est l’urbaniste. A Newquay, en Cornouailles, la « fondation du prince pour construire une communauté » doit mettre en pratique les princiers principes de Charles de Galles sur 4000 logements à construire sur 40 ans. L’héritier de la couronne d’Angleterre, comme on le sait, n’aime pas l’architecture moderne. Pas facile d’être Charlie en matière de lotissement : les constructions érigées sur ses terrains doivent donner « une sensation d’intemporalité, une tradition vivante », pour créer un « puissant sentiment d’identité locale et de communauté ». Les habitants de ces décors semblent heureux, malgré les contraintes d’aménagement imposées par son altesse «  ‘’Je voulais une porte d’entrée vitrée, mais c’est interdit, regrette Angela KeerEt on ne peut pas avoir de carreaux dépolis à la fenêtre de la salle de bains, le prince n’aime pas ça…’’ La couleur des peintures est strictement réglementée. Quant aux plates-bandes de plantes aromatiques et d’arbres fruitiers, c’est aux résidents de les entretenir, mais pas question de modifier les plantations sans soumettre une demande au duché, ‘’par souci de la biodiversité’’ ». Du client au constructeur, personne n’est épargné : « notre manière de construire est plus coûteuse à court terme, mais il faut raisonner sur la rentabilité à long terme, argumente Alastair Martin, le dirigeant du duché. Ce n’est qu’en pensant à un horizon de cinquante ans qu’on peut bâtir une ville complète, avec écoles, commerces, bureaux, église, et pas des lotissements dortoirs. Malheureusement, les promoteurs ne pensent généralement qu’à leur profit immédiat. » Si c’est un prince qui le déplore…

Via Le Monde 

Nansledan en octobre 2017. Cette extension de la ville de Newquay, en Cornouailles, dans le sud-est de l’Angleterre, a été réalisée selon les préceptes du prince Charles.

 

Un Bossu anéanti par les démolisseurs

Collaborateur de Le Corbusier et figure oubliée de la reconstruction en France, Jean Bossu a construit plus de 300 bâtiments dans l’ile de la Réunion entre 1950, date de son arrivée, et 1979, année où il cesse son activité. La Commission régionale du patrimoine et des sites envisage d’en inscrire plusieurs à l’inventaire des monuments historiques, parmi lesquels une gendarmerie, la direction de l’agriculture et un immeuble d’habitation. « Pour la Caisse d’allocation familiales, c’est trop tard. Elle a été rasée pour laisser la place à un établissement d’hébergement pour les personnes âgées dépendantes et à une crèche pour des enfants en situation de handicap ». D’après l’historien Xavier Dousson, spécialiste de l’oeuvre de l’architecte « c’était une des plus belles réalisations de Jean Bossu tout court. »

Via Clicanoo

Le siège historique de la Caisse générale de la Sécurité Sociale devait rejoindre les quatre réalisations de Jean Bossu déjà inscrites à l’inventaire des monuments historiques

 

Oran Art-Déco

Avant son installation à La Réunion, Jean Bossu avait travaillé en Algérie : un pays qui commence à prendre en compte son patrimoine. Des voix s’élèvent à Oran pour sauver les bâtiments construits avant l’indépendance. Nabila Métaïr, architecte et historienne, a organisé une exposition sur l’architecture Art Déco « « Il s’agit d’un style assez customisé. Quand il entre dans un pays, il s’adapte complètement à la culture locale. Il est à la fois universel, régional, mais régionaliste aussi, ce qui fait que quand on évoque le cas d’Oran, on va retrouver des motifs et décors qui existent un peu partout dans le monde, comme on va trouver des décors qui sont propres à Oran à travers la faune et la flore ». Ce patrimoine étant presque caché, faire refleurir les plâtres d’Oran s’annonce comme un chantier de grande envergure, mais passionnant.

Via El Watan 

 

« Poisson Blanc » se débarrasse de Wright

L’Etat du Montana n’est pas à Frank Lloyd Wright ce que l’ile de la Réunion est à Jean Bossu : il n’y a construit que trois bâtiments, dont le Lockridge Medical Center, à Whitefish, en 1958. Le bâtiment fut achevé après la mort du Prince de Taliesin, et sévèrement altéré : adjonction d’additions, suppression d’éléments décoratifs et démolition du jardin pour faire place à un parking. Après avoir affirmé être disposé à vendre le bâtiment à quiconque lui donnerait 1,7 million de dollar – à peine le prix d’une cabane Prouvé – le propriétaire a finalement refusé l’offre d’achat de la fondation Wright, qui n’aurait disposé de la somme qu’après le 10 janvier, date butoir qu’il avait fixé. La démolition serait imminente. La fondation investira-t-elle les fonds recueillis dans l’achat de la Norman Lykes Home, à Phoenix, de nouveau à vendre pour 3,25 millions de dollar : une demi-maison tropicale de Prouvé pour un bien entièrement meublé à la façon du maitre…

Via Curbed et Curbed 

Lockridge Medical Clinic en 2016. photo Adam Jeselnick
Norman Lykes Home. La maison est de retour sur le marché avec une réduction de prix. Photos courtesy of The Agency

 

Archidependance Day

Que restera-t-il du patrimoine architectural mondial, si, après les humains, les extraterrestres se piquent à leur tour de le détruire ? S’inspirant du film Independance Day, une association culturelle italienne se présentant comme Le Désordre des Architectes propose un concours fiction pour la reconstruction du Colisée, du Dôme de Milan, de la tour de Pise et le phare de Gênes après leur destruction par des êtres venus d’une planète hostile à l’architecture. L’occasion, pour le Désordre des Architectes, de lancer un débat qui ne serait pas exclusivement économique mais aussi culturel et social autour de ces icônes dont le territoire italien est parsemé. Les architectes intéressés ont jusqu’au 3 février pour réagir à cette question brulante.

Via Professione Architetto

 

Paysage à encadrer

Dubai, la ville où le dernier projet est encore plus fou que l’avant dernier. On croyait avoir tout vu avec la livraison de la Burj Khalifa ou de The World, archipel artificiel reproduisant la mappemonde, mais c’était avant que ne soit inauguré The Frame, un cadre de 150 mètres de hauteur venant cerner le merveilleux paysage urbain dubaïote. Pour 50 dirhams (environ 11 euros), les visiteurs peuvent emprunter un ascenseur « tourbillon » – l’effet est produit par un éclairage LED – qui leur donne accès à une galerie de 93 mètres leur offrant une magnifique vue panoramique à l’est et à l’ouest de l’Emirat. Problème : ce plus grand cadre du monde est aussi le plus grand projet volé du monde, explique The Guardian. Il avait été présenté par l’architecte mexicain Fernando Donis à l’occasion du concours organisé par l’ascensoriste Thyssen Krupp en 2008, consultation qui avait pour thème « une structure emblématique pour promouvoir le nouveau visage de Dubai ». L’Emirat ne s’est même pas donné la peine de cacher son larcin sous son imper « Le système juridique de Dubai empêche de faire un procès à la municipalité à moins que la municipalité vous donne le droit de lui faire un procès », explique l’avocat New-Yorkais Edward Klaris. Aussi forts en cadre bâti qu’en cadre légal, les Dubaïotes…

Via The Guardian 

 

Le peuple des Granges

« Elles sont 5.000 à peupler les Hautes-Pyrénées, comme autant d’emblèmes de nos montagnes. Un peu à l’écart des derniers villages, sur les chemins menant vers les sommets, les granges foraines, autrefois utilisées pour loger les animaux et stocker les fourrages, sont désormais des biens que l’on veut préserver.’’Ces bâtiments sont d’une beauté, d’une qualité architecturale et d’une singularité remarquables. Ils représentent la vie entre les villages de vallées et les estives, assure la préfète Béatrice Lagarde. Participer à leur réhabilitation, c’est sauvegarder le patrimoine rural et paysager de notre territoire’’.» L’unité départementale de l’architecture et du patrimoine a organisé un concours pour encourager les restaurations de ces édifices, que la loi montagne de 1985 autorise à convertir en résidence secondaire.

Via La Dépêche 

 

Schweitzer en Afrique

C’est dans un bâtiment conçu par l’Alsacien Patrick Schweitzer que les futurs architectes Rwandais se formeront à l’art de bâtir. « Pour ce centre de formation destiné à ses jeunes collègues africains, l’Alsacien s’est inspiré des volcans tous proches. Il utilise de la pierre de lave et ses bâtiments ressemblent à des volcans » apprend-on par France Bleu. Le gouvernement Rwandais doit se prononcer sur un autre projet du Strasbourgeois, l’antenne rwandaise d’un institut de recherche sur le cancer alsacien. La nature médicale du programme ne doit pas tromper le lecteur : il est archi, docteur Schweitzer.

Via France Bleu 

Montrer aux futurs architectures toutes les facettes du métier – @S&AA

 

Olivier Namias