Les agences Wilmotte, Moreau Kusunoki et Sasaki ont remporté avec le promoteur Sogelym-Dixence le projet de restructuration de l’ancien hôtel de l’Artillerie, site militaire qui va être intégré au campus de l’institut d’études politiques de Paris.

Jardin des savoirs – Gribeauval © crédit photo Sogelym Dixence _ Wilmotte & Associés Architectes _ Moreau Kusunoki et Sasaki

Qu’il reste entre les mains des institutions publiques ou gagne celles d’institutions et propriétaires privés, le patrimoine parisien est en pleine ébullition. L’hôtel de la Monnaie, rénové par Philippe Prost, vient d’être livré, l’ancienne bibliothèque nationale (site Richelieu) entreprend un ambitieux chantier de rénovation, les travaux d’aménagements de la bourse du commerce en lieu d’exposition pour la fondation Pinault ont débuté, et à deux pas, la transformation controversé de la poste du Louvre se poursuit. D’autres chantiers parisiens (L’hôtel de la Marine, le Lutetia, etc.) attestent de la valeur et des enjeux qui entourent les édifices historiques dans le Paris du XXIe siècle. Jeudi 11 janvier, Science Po a présenté son projet d’extension dans le noviciat fondé par les dominicains en 1631. Le transfert du bien à la Grande muette, advenu le 18 floréal de l’An III avec l’installation dans les murs du comité central de l’Artillerie, a retiré le site de la carte. L’ouverture partielle des lieux au public a cessé en 1905, avec la fermeture du musée de l’Artillerie. On prête à la section technique de l’armée qui prend possession des murs à partir d’avril 1945, la charge de conduire des opérations mystérieuses et secrètes, justifiant la fermeture totale du site par de sévères barbelés. Quoiqu’il en soit, ce département a déménagé vers le « Balargone », libérant les lieux pour un nouvel usage. Il semble revenir à Richard Descoings, directeur de Sciences Po mort brutalement en 2012, l’idée d’utiliser l’hôtel de l’Artillerie pour suivre la politique de croissance et de rayonnement international qu’il avait engagé à la tête de l’institution. Sciences Po, une fondation privée reconnue d’utilité publique, avait là une possibilité inespérée de s’étendre. Fermement ancrée dans le VIIe arrondissement, l’école n’a pu assouvir ses besoins de surfaces qu’en multipliant les locations dans le quartier, atteignant le nombre de 20 adresses différentes louées à différents propriétaires. De plus, l’hôtel de l’Artillerie partage un mur mitoyen avec le « 13U », 13 rue de l’université, locaux occupés par SciencesPo depuis le départ de l’ENA pour Strasbourg. L’installation avait fait jaser jusque dans les rangs des élèves de ScPo. 

Amphitéâtre Gribeauval © crédit photo Sogelym Dixence – Wilmotte & Associés Architectes _ Moreau Kusunoki et Sasaki

4 équipes en lice

Après cinq ans d’études et de développement du projet en interne, la direction de SciencePo a dévoilé le projet de transformation de l’hôtel de l’Artillerie en « Campus 2022 » . Le projet a été choisi par concours, ouvert d’abord à 19 équipes, nombre restreint à 4 dans une deuxième phase. Les participants étaient regroupés dans des équipes conduites par des promoteurs. La proposition du trio Wilmotte/Moreau Kusunocki/Sasaki l’a emporté sur celles des agences DVVD, Snøhetta et Kengo Kuma. La direction de Sciences Po ne souhaitant pas diffuser les projets non retenus, on ne peut se faire une idée des différentes options proposées qu’à partir des comptes rendus sommaires glanés au hasard des interlocuteurs. La nécessité de faire rentrer un programme dense dans une surface de 14 000 m2, qui restait réduite au regard des besoins, impliquait de pratiquer des excavations et d’éventuellement de réaliser une extension, dans les limites très restrictives fixées par le PSMV (Plan de sauvegarde et mise en valeur, qui régit le développement urbain dans les secteurs protégés au titre des monuments historiques). Ces deux éléments ont déterminé les options des uns et des autres. Snøhetta aurait créé une extension sculpturale et ultra contemporaine, Kuma aurait proposé de créer deux patios circulaires dans une des cours pour apporter de la lumière au sous-sol, DVVD aurait joué sur l’emphase, accentuant la diagonale qui relie l’hôtel de l’Artillerie avec l’U13. Tout cela au conditionnel, bien sur, puisqu’encore une fois les propositions de concours sont tenues secrètes par le maitre d’ouvrage pour des raisons que l’on ignore, la peur, sans doute, de voir son choix contesté. Voila qui nous prive d’un débat architectural sur le réaménagement d’un site historique. 

Cloitre actuel de l’Artillerie © Marie Sorribas _ O.H.N.K

Trois cours

Revenons justement au site. L’hôtel de l’Artillerie se déploie autour de trois cours. La cours Sébastopol, sur l’ancien cloître, dont une partie a été surélevée très discrètement par les militaires. Moins discret en revanche, l’axe ouvert dans le côté oriental du cloître, pointant vers la cour Treuille de Beaulieu, qui servait d’entrepôts à canons. Assez vaste et fermé par un mur bas, cet espace que n’égaye pas la vue des colonnes de Gallimard est interdit à la construction par le PSMV. Le département journalisme de l’école occupera ce vide en souterrain. Dernière cour, la cour Gribeauval, occupée en son centre par une construction massive et sans intérêt édifiée dans les années 20, et dont le PSMV impose la destruction. Cet espace devient le coeur du projet, parce qu’il met en communication l’hôtel de l’Artillerie et le 13 U, dont le jardin devient la quatrième cour du site, et surtout parce qu’il est l’espace où les aménagements sont les plus visibles. L’agence Moreau Kusunoki y implante un édifice qu’elle a souhaité le plus neutre possible, une boite en verre de trois niveaux qui rappelle un peu les Apple Stores dessinés par Norman Foster. On aurait peut-être aimé un peu plus d’extravagance et de folie pour cette petite construction, qui, placé à un point clé du site, est un petit observatoire sur toute cette partie du campus. Les règlements drastiques du PSMV limitaient sévèrement le gabarit constructible, interdisant de rendre le toit accessible – les émergences et les gardes corps seraient sortis du volume capable. Reste que ce pavillon, réservé à la bibliothèque, articule l’ensemble du programme. Sa position en fond de cour redonnera une lecture simultanée des deux façades existantes, actuellement impossible du fait de la présence du bloc construit dans les années 20. Il règle aussi les différents hauteurs de sol, décaissé pour permettre d’éclairer les extensions souterraines du programme. Le parti d’enfouir une partie des salles allait à l’encontre du PSMV, qui entrait lui même en contradiction avec les ambitions parisiennes affichées lors du deuxième volet de la consultation « réinventer Paris », qui partait à la reconquête des sous-sols parisiens. « Le règlement interdisait les affouillements » explique Franck Boutté, BET environnemental de l’équipe, ce qui empêchait d’éclairer naturellement les nouveaux espaces par des prises de lumière naturelle. Comment Jean-Louis Missika, adjoint à l’urbanisme, impliqué aussi bien sur les « Réinventer Paris » que sur le réaménagement de Sciences Po, établissement dans lequel il enseigne, pouvait-il accepter cette contradiction flagrante ? Finalement, l’adjonction d’un large escalier instaurant une continuité entre sol haut et bas de la cour Gribeauval a dissipé le dilemme, même si, pour l’instant, l’adjoint à l’urbanisme ne goute pas les verrières plates qui délimitent les parties hautes et basses de la cour Gribeauval. L’ajout d’escalier agencé en gradins permettra de transformer cet espace en amphithéâtre à ciel ouvert.

Cours sébastopol © crédit photo Sogelym Dixence _ Wilmotte & Associés Architectes _ Moreau Kusunoki

Un campus nommé Paris

Avec l’hôtel de l’Artillerie, Sciences Po occupe désormais 45 000 m2 de locaux dans le quartier. Les rôles des différentes agences prenant part au projet sont clairement définis : Wilmotte prend en charge tout le réaménagement de l’existant, rénové dans une optique environnementale sous le contrôle de Franck Boutté, qui supervise ces questions sur l’ensemble du projet. Pierre Bortolussi, architecte des bâtiments de France, traite des question liés à la préservation du patrimoine. Les parties neuves sont dessinées par Moreau-Kusunoki, l’agence Sasaki traite les problèmes relevant de sa spécialité, l’organisation de campus. Le promoteur Sogelym Dixence chapeaute l’ensemble du projet, réalisé selon la procédure du CPI, contrat de promotion immobilière. Les cinq années d’études précédant le concours devraient éviter les mauvaises surprises, embarrassante ans ce type de contrat ou le promoteur devenu maitre d’ouvrage s’engage sur un prix et un délai – ici l’ouverture de l’école pour la rentrée de 2021, et le 150e anniversaire de l’école en 2022. La Ville de Paris s’est impliqué dans le financement en garantissant aux ⅔ le prêt de 160 millions d’euros contracté par l’Institut. L’achat du bâtiment à l’Etat pour 93 millions d’euros sera compensé par une économie de 11 millions d’euros dépensés pour la location de différents locaux dispersés dans le quartier. Sciences Po apporte 10 millions d’euros de fond propre et compte sur le mécénat pour lever 20 millions d’euros supplémentaires.

Pour Anne Hidalgo, qui a justifié l’implication de la ville dans ce projet, les futurs étudiants pourront devenir les ambassadeurs de Paris à travers le monde. La grandeur de l’établissement est un gage de ce rayonnement international qui semble être devenu la priorité de nombreux maires de métropoles, focalisés sur l’attractivité et le rang de la ville au classement des « villes-mondes » « Le campus, c’est Paris » a énoncé Anne Hidalgo, au risque de rendre chagrin les étudiants exilés sur le plateau de Saclay, encore bien peu hospitalier en dépit des aménagement en cours. Avec l’éducation, les bâtiments du « vieux paris » sont un atout maitre, au point que l’on pourrait proposer cette définition du patrimoine parisien : «  élément historique destiné à supporter un projet moderne pour augmenter l’attractivité de la capitale »._Olivier Namias