Pour un public de grands épileptiques, l’architecture peut-être une source de blessures. Des contraintes d’usage drastiques ont amené́ l’Atelier Martel à des solutions d’aménagement complexes et minimalistes, pour des coûts réduits laissant entrevoir la possibilité́ d’emploi dans d’autres programmes.

Focus paru dans CREE 376, p 144 à 149, en vente ici

Implantée dans le vaste territoire diffus de la métropole nancéienne, la maison d’accueil spécialisée (MAS) de Dommartin-lès-Touls s’insère dans une enceinte hospitalière de 50 ha créée par l’armée américaine pour les besoins de l’OTAN en 1951, puis transférée en 1969 au CHR de Nancy qui ferme l’établissement en 20071. Tournant le dos à l’hôpital Jeanne d’Arc et ses fantômes, le MAS est aux antipodes du gigantesque équipement existant, comportant 40 000 m2 répartis sur 21 pavillons pour un total de 1000 lits. D’une capacité d’accueil de 88 pensionnaires en chambre simple ou double, il se présente comme un bloc compact et fermé, de 60 mètres de côté, posé de plain-pied au sommet d’un coteau dominant une plaine vallonnée. Le terrain dégage une ambiance champêtre et bucolique, en dépit de sa proximité avec une grande friche médicale et la présence d’une zone d’activité en contre- bas. Plutôt comparable à un EHPAD qu’à un hôpital général, la MAS héberge sans limitation de durée une population souffrant de formes d’épilepsie résistantes à tout traitement médicamenteux. C’est un lieu de vie à part entière, comprenant chambres, salons, salles d’activités et de restaurant. Des associations de malades ont porté ce programme qui n’a que trois équivalents en France. L’élaboration du projet a été menée en concertation avec les médecins, malades et architectes, ce qui a permis de comprendre les besoins des occupants et d’adapter l’architecture en conséquence. Les résidents de la MAS peuvent connaître plusieurs crises par jour – entre 20 et 30 – qui ne se traduisent pas nécessairement par la grande crise convulsive, se manifestant, par exemple, par de courtes absences.

Éloge du lisse

Ici, l’architecture est au centre du dispositif de soin. Suscités par une multitude de causes, les troubles épileptiques peuvent être déclenchés par une large série de facteurs, qui vont du claquement brutal d’une porte, à des conditions de lumières changeantes, au stress ou autre. Le choix d’un site isolé, même s’il résulte d’abord de contraintes de disponibilité foncière, contribue à apaiser le résident. Ouvert avec parcimonie sur le monde extérieur, que l’on aperçoit depuis les salons, depuis certaines chambres ou au débouché de certains couloirs, la MAS développe un univers ponctué de patios, lieux immuables affectés à différentes activités : jardins, potagers, cours. Des baies vitrées coulissantes mettent en communication ces espaces avec les couloirs, les salles d’ergothérapie ou les restaurants. On peut aussi y accéder depuis les chambres ou les bureaux. L’épilepsie exposant aux chutes fréquentes, l’architecte doit aussi s’attacher à régler les nombreux détails prévenant les blessures occasionnées par ces chutes au sein du bâtiment. L’architecture intérieure donne la priorité au lisse, à l’intégré, au mou. Les plinthes sont placées dans des parois, comme les grilles de ventilation, les seuils surélevés sont bannis, les sols des patios réalisés dans un revêtement souple également utilisé dans les aires de jeux pour enfants. D’autres dispositifs spatiaux, plus ou moins visibles, découlent de ces contraintes : intégration du système de chauffage dans les faux plafonds, option préférée aux radiateurs saillants, gorges lumineuses, dégagement devant les chambres permettant l’ouverture des portes vers l’extérieur et non vers l’intérieur, où la chute d’un résident peut en bloquer l’accès. Bizarrement, les stores en bois intégrés à chaque baie restent autorisés, alors que l’on aurait pu croire que leurs réseaux de lignes serrées les auraient proscrits du centre. Il existe deux écoles dans l’aménagement des espaces à destination des épileptiques : l’une prône la protection maximale, l’autre souhaite conserver certaines aspérités, a n de familiariser les patients aux univers non médicalisés. La MAS de Dommartin se tient à mi-chemin entre ces deux possibilités. Si de nombreux dispositifs réduisent les risques pour les patients, l’impression générale est celle d’un espace normal, qui ne serait pas surprotégé par l’ajout de mousses dans les angles et autres éléments antichocs proéminents.

Un des quatre patios séparés par une circulation.

Plan du rez-de-chaussée

Doux béton

Conjointement au lisse, la continuité est privilégiée. Plutôt qu’un repérage démonstrative identifiant des différentes zones par des couleurs spécifiques, les architectes ont basé la signalétique sur un système de tapisseries au point d’Aubusson réparties aux endroits stratégiques de l’espace. Au total, 100 m2 de tissés bicolores ont été réalisés par l’artiste Mayanna von Ledebur, d’après une photographie de nuages prise à la verticale du site. Transformant régulière- ment son agence en galerie, l’atelier Martel a cherché à pousser plus loin l’intégration des œuvres à l’architecture. Mayanna von Ledebur s’est aussi chargée de la création du motif de creux appliqué sur les parois béton. Il s’agissait d’adoucir la dureté de la matière, de redonner au matériau une certaine sensualité. Développé avec l’aide d’une start-up parisienne, ces cavités atteignent une profondeur de 4 cm environ pour un diamètre maximal de 30 cm. Une matrice en silicone a été fabriquée en Allemagne à partir d’un contremoule usiné numériquement.

Tests de teinte de béton

Le motif béton a été inspiré à Mayanna von Ledebur par les stèles anthracite portant des inscriptions pré-cunéiforme. Pour suivre cette référence apparue 3000 ans avant notre ère en Mésopotamie, la teinte du béton en noir fut envisagée. Un béton rose s’approchant de la pierre locale a aussi été testé, mais c’est un gris, jugé plus neutre, qui finalement été retenu. Les tests sur le contre-moule ont permis d’éviter l’apparition d’effet de trame et de répétition, pouvant devenir sensible sur des murs atteignant parfois huit mètres de haut. A n de ne pas interrompre la matrice, le béton a été coulé en place, puis scié au droit des fenêtres, laissant apparaître l’épaisseur des parois : 30 cm, la largeur nécessaire pour supporter des dalles alvéolaires lancées de mur à mur, sans appui intermédiaire.

Moule en silicone, placé en fond de coffrage pour former le motif

En dépit de prestations non standard, le prix au m2 ne dépasse pas les 1500 € HT en surface de plancher, VRD comprise. Un coût contrôlé du fait de la stratégie de projet « incluant une approche globale efficiente sur le plan. Lors du développe- ment du projet, nous avons tendance à enlever des choses plutôt qu’à en rajouter » explique Marc Chassin. Du moins qui fait plus, une équation connue appliquée ici avec une sensualité souvent absente du minimalisme. À Dommartin-lès-Touls, on aurait vu les gens caresser le béton. La réconciliation du public avec le plus mal aimé des matériaux de construction serait-elle en marche ?

Le contremoule en fabrication dans le Start Up Nouvelle Fabrique

1.Les Américains étaient familiers du site depuis 1918. Pour un historique plus complet, voir « L’hôpital Jeanne d’Arc », par P. Labrude et P. Thiebaud, www.professeurs-medecine- nancy.fr/Hopital_ J_dArc.htm

Olivier Namias

 

Maison d’accueil spécialisée (MAS) à Dommartin-les-Touls (57) par Atelier Martel ArchitectesMaîtrise d’ouvrage : OHS de Lorraine Maîtrise d’œuvre : Atelier Martel architecte BET : Egis bâtiment. Collaboration artistique : Mayanna von Ledebur Mission Mobilier : Régine le Couteur Prototype contre- moule béton : Nouvelle fabrique Surface : 3 200 m2 Coût : 5,2 M €

Tous visuels courtesy © Mayanna von Ledebur