La « Cité de refuge » : Partie 2

La « Cité de refuge » : Partie 2

Pour François Chatillon, le patrimoine n’est pas un objet sacralisé, mais amusant. A l’image de son livre « Conserver pour créer, créer pour conserver », c’est une matière à partir de laquelle l’on peut travailler. Filiale du promoteur immobilier 3F, Résidences Sociales de France confie la restauration de la « Cité de refuge » de Le Corbusier à l’architecte en chef des monuments historiques.

Pour ce faire, les architectes ont déterré plus de 3000 plans et dessins originaux des archives de Le Corbusier afin de comprendre les tours et détours du projet. La restauration de la cité qui sera livré à l’autonome 2015 est le fruit de plusieurs années de réflexion. Il faut transformer l’ouvrage en vue des exigences actuelles et des nouveaux modes de vie, sans pour autant dénaturer l’œuvre, mais au contraire la sublimer.

 

Transformer, c’est créer !

La transformation la plus lourde consiste à augmenter la superficie des chambres, passant de 9-11m² à 16m². Les plans de Le Corbusier sont modifiés pour recevoir des hommes seuls et des familles issues de la rue, dans des studios neufs répondant aux réglementations contemporaines. D’autre part, le débat s’est porté sur les verres et menuiseries. Le Corbusier avait travaillé avec des allèges de verres de différentes finitions : verre armé, entaillé, strié…. Il a fallu passé ces éléments en double vitrage tout en préservant l’esthétisme prévu pour l’intimité des locataires. Encadrés de menuiseries acier, celles-ci diffèrent aux niveaux inférieurs où les menuiseries bois se distinguent par la complexité de la découpe. Quant aux sublimes briques de verre que l’on retrouve notamment aux portique et pavillons d’entrée, elles ont pu être remoulées grâce à un scan 3D. Les joints étant plus épais aujourd’hui, les nouvelles briques ont été anamorphosées pour obtenir des éléments de 19.7 x 19.7 cm au lieu de 20 x 20 cm.

Cité de refuge : béton de verre
Le « béton de verre » fait du portique une sorte de boite miraculeuse, situé dans l’axe visuel de la rotonde et du célèbre patio où a été photographié Le Corbusier

Les couleurs sont aussi le fruit de grands sujets de discussion. Fallait-il gratter pour tenter de retrouver les couleurs originales ou répondre au souhait de Le Corbusier qui était d’utiliser les couleurs du drapeau de l’Armée du Salut. Face aux multitudes de déclinaisons existantes, il a fallu faire un choix avec les membres du comité scientifique et technique pour se rapprocher au mieux de ce qui semblait être la volonté du maitre.

Cité de refuge : facade colorée
Le peintre qu’est Le Corbusier s’inspire des couleurs du drapeau de l’Armée du Salut avec virtuosité : bleu foncé, rouge grenat, ocre jaune.

Ainsi le bâtiment retrouve une sorte de beauté originelle remise au goût du jour. Les architectes ont décidé de montrer simultanément l’attique dans sa version des années 1930 avec la façade des années 1950. Le bâtiment n’a jamais existé comme tel ; deux états de la création de le Corbusier qui n’ont jamais coexisté sont exposés ensemble.

Amélie Luquain

 

Courtesy François Chatillon / FCA-Q.PIGEAT

La « Cité de Refuge »

La « Cité de Refuge »

François Chatillon, architecte du patrimoine, associé à son confrère François Gruson, restaure et restructure la « Cité de Refuge ». Conçu par Le Corbusier en 1933 pour l’Armée du salut, cet édifice de 11 niveaux héberge des personnes en difficulté et les accompagne vers l’insertion socioprofessionnelle. La Cité est une des premières œuvres d’importance de Le Corbusier à Paris. Contemporaine de la Villa Savoye, elle est peu connue voire même oubliée. Transformations et restaurations continues – dont certaines réalisées par Le Corbusier lui-même – en ont brouillé la lecture.

Cite de Refuge

Que d’histoire !

A l’origine, le célèbre architecte met à profit un contexte urbain fort tout en y intégrant « les cinq points de l’architecture moderne » : toit-terrasse, pilotis, plan libre, fenêtres en bandeau et façade libre caractérisent en effet ce projet. A cela il a souhaité ajouté des éléments techniques innovants pour l’époque afin d’apporter un maximum de confort pour les usagers. Il ambitionne de réaliser ce qu’il appelle un « mur neutralisant », soit revêtir l’intégralité de la façade d’une peau de verre double vitrage sans ouvrant, associée à un système de climatisation double flux pour une « respiration exacte ». Seulement, faute de moyens financiers, l’ouvrage n’aboutira jamais et la façade vitrée finalement dotée d’un simple vitrage se muera en fournaise. Après guerre, les bombardements de la gare d’Austerlitz ont ruiné la paroi de verre ainsi que la partie haute du bâtiment, qui sera presque laissée à l’abandon. C’est donc 20 ans après la construction que Le Corbusier – associé à Xenakis et fort de son expérience – restaure son propre bâtiment, et met en place des brises soleil polychromes sur la façade. Le 15 janvier 1975, couvertures, hall et escaliers sont inscrits à l’inventaire des Monuments Historiques. Au cours des années 1975 et 1989-90, des opérations de restaurations n’en finissent pas d’altérer encore le projet initial. La « Cité de Refuge » témoigne des doutes et des repentirs de l’architecte.

François Chatillon, qui conçoit le patrimoine de manière décomplexée, vient mettre en valeur les éléments qui font de la cité un projet social révolutionnaire. Pour lui, comme le disait Carlos Scarpa « restaurer, c’est modifier » !

Amélie Luquain

 

Courtesy 3F / Cyrille Weiner

Courtesy François Chatillon /  FCA-Q. Pigeat

 

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