L’illustre historien et enseignant Vincent Scully s’est éteint

L’illustre historien et enseignant Vincent Scully s’est éteint

 

Vincent Joseph Scully (1920-2017)

Peu connu en France, l’historien américain Vincent Scully s’est éteint à l’âge de 97 ans. L’Université de Yale, où il enseigna 60 ans, a annoncé la mort de son plus célèbre professeur d’histoire de l’architecture. Scully eut parmi ses étudiants de futures célébrités, comme Sir Norman Foster, Robert A.M. Stern, Richard Rogers, Maya Lin (l’architecte du mémorial honorant les soldats morts au Vietnam), et même, apprend-on à l’occasion de sa disparition, l’actrice Jodie Foster. Sa thèse de doctorat portant sur les liens reliant McKim, Mead and White et Frank Lloyd Wright, faisant apparaître des continuités entre deux œuvres que l’on jugeait en rupture. Une plongée dans une architecture du 19e siècle mal aimé qui ne le conduira pas à s’opposer à la démolition de la Penn Station, des mêmes McKim, Mead and White, dans les années 60. Une erreur qu’il reconnaîtra plus tard « comme bien des modernistes de l’époque, je ne pensais pas quelle valait la peine d’être sauvée. Tout devait être nouveau ». Repenti, il aura pour la gare moderne une formule assassine : « on entrait avant dans la ville comme un dieu, on en détale maintenant comme un rat ».

Ami de Philip Johnson, Scully a aussi été un fervent soutien de Louis Kahn et de Robert Venturi, écrivant pour ce dernier la préface de « Complexité et contradiction en architecture », qu’il présentait lors de sa parution comme l’ouvrage le plus important depuis « Vers une architecture ». Leur plaidoyer pour la réintroduction de l’ornement et de l’ironie, pour la multiplicité des formes en architecture, et d’une façon plus générale, son rejet croissant de l’orthodoxie moderne, valu à Scully d’être associé au post-modernisme, a son grand dam, rappelle Richard Woodward dans les colonnes du New York Times. « Tout dans le passé attend, attend d’exploser », disait Scully. La traduction dans la langue de Molière de ses ouvrages phares, encore à faire — American Architecture and Urbanism, The Villas of Palladio, Modern Architecture – the Architecture of Democracy — aidera peut-être à allumer la mèche de nouvelles bombes historiques de ce côté de l’Atlantique._Olivier Namias

Une archéologie numérique de David Romero

David Romero utilise la 3D pour explorer l’histoire de l’architecture, avec un tropisme certain pour les œuvres de Frank Lloyd Wright, qu’elles aient été détruites ou jamais été réalisées.

Portfolio paru dans CREE 381, p 24 à 31, en vente ici

Larkin Administration Building / Frank Lloyd Wright / Buffalo, New York / 1904-06
Larkin Administration Building / Frank Lloyd Wright / Buffalo, New York / 1904-06
Trinity Chapel designed but never built for the University of Oklahoma in Norman, Oklahoma, 1958
Mr. and Mrs. E.A. Smith house / Frank Lloyd Wright / Piedmont Pines, Oakland, California / 1922 / Unbuilt
Rose and Gertrude Pauson house / Frank Lloyd Wright / Phoenix, Arizona / 1940-42

Du Larkin building de Frank Lloyd Wright, immeuble de bureau de Buffalo détruit en 1950, 44 ans après sa livraison, nous ne connaissons que des dessins ou des images en noir et blanc, suggérant pour la plupart que l’emblématique édifice était doté d’une peau de brique plutôt claire, constituée de briques ocres, apparaissant presque blanc cassé sur les tirages les plus pâles. Des images apparues récemment sur le net montrent au contraire un bâtiment dont l’appareil de briques rouges est ponctué d’insertion en pierre claire. Ces clichés qui changent l’idée que nous avions du bâtiment n’ont pas été retrouvés dans un fonds d’archive oublié, mais créé de toutes pièces par l’architecte espagnol David Romero. « Quand j’ai vu les premières images issues des calculs de rendu, j’ai moi même été surpris » confie Romero, qui s’était lancé dans la modélisation du bâtiment à ses heures perdues, afin de se former aux nouveaux logiciels 3D – une manière d’augmenter ses compétences sur un marché du travail espagnol frappé durement par la crise -. Un travail de rendu doublé d’un travail d’archéologue : Romero a reconstitué le bâtiment à partir de plans diffusés sur internet, et d’informations puisées en bibliothèque ou sur les forums spécialisés dans l’œuvre de l’architecte. Outre le Larkin, Romero a modélisé deux projets de Wright : la maison Pauson, détruite par le feu un an après sa livraison, et la Trinity Chapel, qui aurait dû être construite à Norman (Oklahoma). Il travaille actuellement à la modélisation de l’Ocotillo Desert camp, et collabore avec un architecte qui achève la modélisation des Midway Gardens, une grande zone récréative. A quand la reconstitution de l’Hotel Imperial de Tokyo ou de Broadacre city ? Les capacités de calculs nécessaires à la modélisation d’un territoire tel celui de Broadacre dépasse les capacités de calcul d’un ordinateur seul et d’une personne, mais elle pourrait s’envisager dans le cadre de collaborations à plus grande échelle, notamment via les universités, explique Romero.

Confronté à la crise économique, un autre architecte espagnol, Victor Enrich, avait choisi d’utiliser les outils de la 3D pour développer des architectures fantasmagoriques à partir d’architectures réelles, quand il ne jouait pas sur le dépaysement. Une de ses modélisations transplante le Guggenheim de New York au milieu d’un quartier informel colombien. Romero voit plus son travail comme celui d’un archéologue, même quand sa façon de travailler rejoint le cinéma. Ainsi, le Larkin Building a été modelé en deux fichiers séparés, un pour l’atrium intérieur, et le second pour l’extérieur : on retrouve la discontinuité des décors propre au 7e art. La lourdeur des fichiers a rendu la scission nécessaire. Mais pour les petits projets comme la maison Pauson, l’intégralité du bâtiment est modélisée en un seul fichier. On pourrait donc en théorie, prendre n’importe quelle vue du bâtiment. Romero songe d’ailleurs à effectuer des vues complémentaires de chambres de la maison, et a été contacté par des sociétés spécialisées dans la réalité virtuelle, intéressées par des promenades numériques. Dernières visions du passé, avant remplacement des images par des visualisations en mouvement ? En attendant, Romero envisage d’élargir l’usage de la 3D à des objets plus anciens, dont il juge les reconstitutions de piètre qualité.

Eric Brisoni

 

voir http://www.hookedonthepast.com/