La pierre massive, une révolution constructive

La pierre massive, une révolution constructive

« Cet ouvrage est avant tout un manuel de construction en pierre massive », avertit Gilles Perraudin dès les premières lignes de cet opuscule alliant force croquis et textes incisifs. Le projet de musée des vins et jardin ampélographique de Patrimonio, livré en 2011 en Corse, sert de cas d’étude à la mise en œuvre d’une technologie constructive oubliée, pour ne pas dire bannie, qui fit pourtant les belles heures de l’architecture de l’Antiquité à l’aube du 20e siècle. Le chantier commence à la carrière. Il ne faut pas attendre de Perraudin qu’il livre au lecteur ses bonnes adresses, préférant laisser à chacun le soin d’aller à la découverte in situ d’un matériau éminemment local. Il détaille en revanche les techniques d’extraction de la pierre, les stratégies de découpe, les méthodes de transport, sans faire l’impasse sur le bilan carbone du déplacement des matériaux à travers la Méditerranée — dans le cas d’espèce, la carrière de Bonifacio ne pouvant fournir toute la pierre nécessaire au chantier, il fallut puiser en Provence un surplus de blocs acheminés par camion  et bateau jusqu’à l’île de Beauté.

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Détaillant la mise en œuvre du sol au plafond, des fondations à l’articulation charpente-mur, Perraudin rappelle que la construction en pierre de taille est d’abord une construction à sec, où c’est en quelque sorte le dessin qui vient donner sa stabilité à l’ouvrage. Le manuel technique prend au fil des pages une dimension militante, encourageant le lecteur à adopter ce nouvel ancien matériau pour reprendre un rôle de concepteur que l’organisation industrielle des chantiers lui a confisqué. « La pierre, dont les lois de stabilité dépendent étroitement du calepinage, redonne de facto à l’architecte le rôle majeur dans la conception des ouvrages (…). En outre, elle redonne aux ingénieurs leur rôle de conseil qu’ils ont perdu avec le béton armé et pour lequel ils ne sont plus que des “applicateurs” de règlement », explique Gilles Perraudin.

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Musée des vins, intérieur, Patrimonio (Corse)

Dernier argument de poids en faveur de la pierre massive, l’immense disponibilité du matériau, que l’on trouve sur les 100 km d’épaisseur de la croûte terrestre. Une abondance telle que Perraudin se propose de rebaptiser notre planète, qu’il appellerait plutôt « la Pierre ». « Nous montrons aux jeunes qu’ils ne doivent pas désespérer d’un métier sublime. En utilisant des matériaux naturels, ils échapperont aux dictats des filières spéculatives, déguisées en idéologie du développement dit “durable” », conclut l’architecte. Manuel ou manifeste ?

Olivier Namias

 

Construire en pierre de taille aujourd’hui, Gilles Perraudin, les presses du réel, Dijon, 2013, 64 p., 18 € – 20,3 x 30,2 cm (broché)

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extrait de l’ouvrage
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Jardin ampélographique au musée de Patrimonio (Corse)

Gilles Perraudin : au-delà de la pierre, le bois

L’architecte Gilles Perraudin, militant fervent pour la pierre massive, a livré à l’été 2015 la Maison du Département à Voiron (Isère), utilisant principalement des matériaux locaux. Non loin de là, le Gymnase du nouveau collège, lieu-dit Martin Rey Chriens (Isère), est lui aussi le plaidoyer d’une architecture vernaculaire.  

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Gilles Perraudin_maison du département_voironInscrite dans un quartier en renouvellement proche de la gare, la Maison du Département, du haut de ses huit étages, occupe entièrement une parcelle dont le gabarit est contraint par la hauteur, l’alignement sur rue et la pente de la toiture. Empruntant ses références à l’architecture locale, laquelle s’identifie par ses grandes bâtisses traditionnelles, le bâtiment s’affirme par sa stature compact et sa forte présence urbaine.

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Son soubassement en pierre de Montalieu, extraite d’une carrière à proximité, supporte une structure porteuse poteaux poutres en bois massif (Douglas), novatrice lors de sa conception (2010). La façade tramée de mélèze se retourne en toiture, abritant la terrasse technique. A bien y regarder, la Maison renvoie aux constructions antiques et aux ordres de la Renaissance : soubassement, corps principal, attique.

Gilles Perraudin_maison du département_ voiron Gilles Perraudin_maison du département_ voironLe conseil général de l’Isère, maître d’ouvrage, avait pour programme un centre administratif destiné aux habitants, comprenant bureaux, services sociaux et salle de conférence.

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Salle de conférence

Gilles Perraudin a choisi un plan qui s’articule en trois bandes, avec deux rangées de bureaux en façade de part et d’autre d’un noyau de béton antisismique, regroupant circulations, sanitaires et fluides. Chaque bureau bénéficie d’un éclairage naturel et d’un brise-soleil mobile en bois, tandis que les couloirs sont éclairés Nord/Sud.

 

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Plan RDC
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Plan R+1

La Maison puise ses ressources dans celles du pays, agissant pour un développement local et durable, en faveur des circuits courts. Ce bâtiment passif dépasse de loin les normes BBC et son coût de construction de 4M. € HT, lui, ne dépasse pas les 1100€/m2.

 

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De quoi rendre crédible l’idée d’un retour à l’âge de pierre, et vanter les vertus d’une économie locale !

Amélie Luquain

 

Maître d’ouvrage : Conseil général de l’Isère Maître d’œuvre : Perraudin Architecte Economiste : Gec rhône alpes BET structure : Anglade bois BET fluides : Thermibel VRD : P.V.I HQE : Hubert Penicaud Localisation : Voiron, Isère Surface : 3000 mCoût total : 4M euros HT

Courtesy Gilles Perraudin / Georges Fessy