Forma6 : le chromosome appliqué aux bâtiments tertiaires

L’agence nantaise Forma6 conçoit 5 bâtiments de bureaux identiques, au plan en H, de formes « chromosomiques » selon ses architectes. 4 branches sont disposées autour d’un atrium central largement vitré qui abrite un escalier, seul élément distinctif.

En biologie, les chromosomes sont des éléments du noyau cellulaire. Prenant une forme en H lors de la division de la cellule, ils sont en nombre constant pour une espèce donnée – on en dénombre 23 chez l’humain. Ils transportent les facteurs héréditaires et transmettent l’ADN, support des gènes et de nombreuses métaphores, se référant à l’ADN d’une société, d’une entreprise, ou encore d’une architecture. Avec forma6, les chromosomes, éléments microscopiques, prennent une toute autre dimension. Architecture du corps, ils croissent jusqu’à devenir architecture de la ville. Ou plus précisément de la ZAC Armor, un parc tertiaire de l’ouest de l’agglomération nantaise dans la commune de Saint-Herblain, délimité par le boulevard Marcel Paul à l’ouest, le périphérique nantais à l’est, et la nationale 444 au sud. Cet ensemble d’infrastructure circonscrit une cellule dédiée à des activités tertiaires renfermant de grands bâtiments d’entreprise, posés sans égards les uns pour les autres. Dans cette enceinte, l’îlot 1 serait comparable au noyau de la cellule. Le promoteur Tolefi, qui en a acquis la propriété, a souhaité y implanter 15 000 m2 de bureaux, programme auquel les architectes de l’agence forma6 ont répondu par 5 bâtiments identiques, au plan en H semblable à celui d’un chromosome et un bâtiment uni-branche qui se veut signal.

© Emilie Gravoueille

 

Architecture chromosomique

Le plan masse joue sur la duplication d’un type : un bâtiment élevé sur 3 niveaux, dont le plan en H arrange 4 branches autour d’un hall central – assimilable au centromère, pour prolonger la métaphore du chromosome -. Un simple plateau aurait tout aussi bien répondu à la demande, mais la maîtrise d’œuvre, dans un souci d’optimisation, a préféré agencer le plan en 4 branches de 11 mètres de largeur, entre lesquelles s’organisent deux espaces interstitiels, deux cours disposées de part et d’autre de l’atrium. Cette disposition traversante favorise l’apport de lumière naturelle et élimine les points porteurs sur les plateaux, permettant par la suite un agencement flexible. Les petits plateaux ainsi définis d’environ 170 m2 chacun – une surface prédéfinie par une étude de marché qui s’intéressait aux surfaces minimums pour la vente -, peuvent être aménagés en open space ou partitionnés en bureaux cloisonnés, autour d’une travée centrale qui héberge les fluides et autres gaines techniques. Ce dispositif permet une grande souplesse d’utilisation, autorisant la location d’un plateau unique, d’un bâtiment indépendant, ou de la totalité de l’immeuble soit 2600 m2. Carte génétique du bâtiment, la peau est une brique grise Wienerberger moulée à la main, posée à joints vifs. Dans les angles, les loggias se dissimulent derrière un moucharabieh de briques, et sont parées de pins, en réponse au rez-de-chaussée transparent, tramés de larges meneaux en bois.

© Emilie Gravoueille
© forma6
© Emilie Gravoueille

 

Eléments différenciant

Il ne s’agit pourtant pas d’un clonage à l’identique. Le projet prévoit de différencier chaque bâtiment. En façade, les angles, les ouvertures et les moucharabiehs varieront, une façon d’apporter un peu d’hétérogénéité. C’est surtout l’atrium central qui abritera un élément différenciant constituant leur ADN. Metalobil, électron libre nantais, entreprise coutumière des aménagements spéciaux, y concevra chaque escalier et plafond. « L’escalier est un objet contraint et définit, où le seul espace de transgression possible est le limon. Pour le premier bâtiment déjà livré, lentreprise a joué d’une trame biaise en mélèze, contaminant celle horizontale des plenums, selon un principe d’assemblage mécanique à la japonaise », explique la société qui cite Kengo Kuma. Le second escalier répondra à la surenchère de ce premier par une structure minimaliste métallique. Assemblé en atelier, il sera lui aussi monté sur le chantier, où il constituera un autre évènement dans un contexte unitaire.

© Emilie Gravoueille

La ville par le clonage

La construction des plots, séparés et reproductibles, est échelonnée dans le temps. Premier livré, le bâtiment au sud de l’îlot, rue Jacques Brel, est le prototype construit d’une série à venir induite par la répétition d’un modèle génétiquement identique. Le deuxième et le troisième sont actuellement en cour de construction. Selon la maîtrise d’ouvrage, la duplication d’un même modèle permet d’optimiser et de rentabiliser les coûts, tant en termes d’études et donc de prestation intellectuelle que de construction et de suivi des entreprises, le premier d’entre eux nécessitant le plus d’efforts à fournir. Ces constructions aboutiront à un micro quartier uniforme, ou le plan urbain assimilable à un caryotype – vue d’ensemble des chromosomes d’une même espèce – devient le pivot d’une stratégie. Si la métaphore n’est pas toujours aisée, elle aboutit par la duplication à un système optimisé et rentable, qui questionne non seulement la construction par grands plateaux libres mais aussi par bâtiments unitaires. Cependant, la ville peut-elle être le résultat d’un clonage, à l’heure ou la diversité est encore largement prônée ? La richesse du type peut-elle vaincre la monotonie et la répétition ?_Amélie Luquain

© Emilie Gravoueille

 

Fiche technique :

Situation : rue Jacques Brel, îlot 1, ZAC Armor, Saint-Herblain (44)

Programme : « Metronomy Park », Réalisation d’un ensemble de 6 immeubles de bureaux

Maîtrise d’ouvrage : Tolefi

Maîtrise d’œuvre : forma6

BET Structure : Betap. BET Fluides : Albdo. Economiste : forma6. Paysagiste : Zéphyr. VRD : Pragma

Calendrier : concours 2014 – livraison 2017 (Plot 1)

Coût travaux. Plot 1 : 3 455 000 € HT. Extérieurs et VRD : 520 900 € HT

Surface Plancher du Plot 1 : 2600 m2. Total de l’opération : 13 800 m2

 

 

Les logements de Berranger Vincent à EuroNantes

L’agence Berranger Vincent conçoit des logements en bord de Loire, quartier EuroNantes : sociaux et en accession se répartissent dans des maisons individuelles, un immeuble collectif et une tour. Une mixité qui interroge, de même que les envies autour de la grande hauteur.

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Au début du siècle dernier, les bords de la Loire nantaise jusqu’à la prairie des Mauves étaient essentiellement dédiés aux activités maraichères et agricoles. En 1933, le quai Malakoff a été remblayé en vue de la construction d’un stade et les terrains ont été urbanisés après guerre, sur la base d’un plan de ZUP lancé en 1960. Entre 1967 et 1971, 1658 logements sont construits par quatre architectes – Evano, Cormiel, Choisel et Leroux – qui donnent naissance à onze tours de 16 étages et cinq barres courbes de 200 m de long et de 10 étages, surnommées les « bananes ». Si tout le monde semblait enthousiaste à l’époque, le quartier devient très vite une cité enclavée entre le fleuve et l’infrastructure ferroviaire, reliée au faisceau de la gare de Nantes. En 2000, Malakoff-Pré Gauchet (quartier de logements) et Euronantes (quartier d’affaires) sont retenus au titre des Grands Projets de Ville (GPV). L’Atelier d’urbanisme Ruelle, sous la houlette de Gérard Pénot, grand prix d’urbanisme 2015, est en charge de la transformation de ces 164 ha. C’est dans ce contexte que s’inscrit le projet d’habitation de l’agence Berranger Vincent.

 

EuroNantes teste la mixité et la grande hauteur 

Où habiter ?

Sur un îlot du quartier Malakoff, bordé par l’avenue au nord et la Loire au sud, le stade Marcel Saupin à l’ouest et le pont Willy Brandt reliant Nantes à son île à l’est, s’érige un immeuble haut. Nouvelle silhouette dans la skyline nantaise, la construction de 53 m de hauteur (limite IGH oblige) s’attache au tissu hétérogène. Courante dans ce contexte déjà pourvu de « tours » des années 70, ses atours modernistes sont revisités par des biais et des matériaux contemporains ; une façon de la rendre plus attractive et moins sévère. Les 69 logements en accession qu’elle abrite sont complétés d’un immeuble de 13 logements sociaux le long de l’avenue et de 5 maisons individuelles groupées en balcon sur le fleuve.

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Les architectes ont souhaité proposer plusieurs modes d’habiter dès le concours – auxquel ont participé d’autres fervents défenseurs de la grande hauteur : Brenac & Gonzalez, DLW, Leibar Seigneurin Architectes, Hamonic et Masson et Clément Gillet – ne serait-ce qu’au sein de la tour, qu’ils structurent d’un attique et d’un socle, animant le rez-de-chaussée par sa transparence et sa hauteur sous plafond souhaitée dans le cahier des charges de Gérard Pénot. Celle-ci est décomposée en trois temps, selon le rapport qui se dégage avec l’extérieur. Jérôme Berranger et Stéphanie Vincent « s’attachent à comprendre le site dans lequel le bâtiment s’insère, afin que les habitants comprennent où ils habitent. » Ainsi, habiter le R+1 au R+7 correspond à dégager des vues sur la Loire ou le Vieux Malakoff, le R+8 au R+13 s’entourent du grand paysage ligérien et du centre-ville, quand les trois derniers niveaux s’adressent au ciel. Tandis qu’habiter les logements sociaux donne droit à la vue sur le boulevard et les ronds points ; une mixité limitée.

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Quoi habiter ?

Toujours dans l’idée de diversifier les types d’habitation, les appartements de l’immeuble haut s’enroulent autour du noyau vertical, cherchant des vues sur la Loire et la ville. Les typologies d’angles sont privilégiées, offrant des orientations multiples (bien qu’ils n’y aient pas de vitres d’angle hormis en attique). Fait fort appréciable pour une opération de logements, pas un étage ne se ressemble, déclinant 23 solutions différentes réparties du T1 au T4. Un tiers d’entre-eux sont en duplex, dont des T2, fait suffisamment atypique pour être souligné. Par la même, beaucoup comprennent des vides sur séjour. Chacun est augmenté d’un balcon ou d’une loggia confortable, dissimulés derrière des garde-corps ou des parois vitrées qui jouent de leur degré de transparence allant du plus clair au plus blanc ; Stéphanie Vincent, nous confiant son appréhension du vide, y a apporté un soin tout particulier.

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C’est par cette faculté à se projeter dans les logements que les architectes ont su engendrer leurs qualités. En effet, ils nous confient :  » Nous nous soucions de la spécificité des futurs occupants pour définir le programme, sans même connaître l’acquéreur. Nous avons pris la tour niveau par niveau, logement par logement, et avons imaginé différents scénarios. » Dès le processus de conception, ils ont donc anticipé les évolutions de la structure familiale et des ménages, considérant les familles monoparentales, les colocations, le vieillissement de la population ou encore le développement du travail à domicile. « Nous avons prolongé l’expérience jusqu’à la fabrication des plans de vente, en nous questionnant : si j’achetais cet appartement, pourquoi et me correspondrait-il ? » continuent-ils. L’agence d’architecture est allée jusqu’à assouplir la structure et à proposer des parois non porteuses permettant d’adapter les logements dans le temps. On notera que la structure est en béton, enveloppé d’un manteau isolant et d’un bardage en aluminium brossé de type Alucobond. En attique, l’ossature bois désolidarisée de la structure principale minimise les descentes de charge et répond à la forme de la toiture qui vient terminer le bâtiment.

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Ainsi, si l’agence Berranger & Vincent a su produire des logements de qualité pour toutes les populations, il n’en va pas moins que la mixité reste à questionner au sein de cet îlot ; car limitée par bloc d’habitation quand elle aurait pu être exercée au sein d’un même immeuble. De plus, cette construction entre largement dans le débat sur la tour européenne contemporaine, une typologie mise à mal par les échecs supposés ou réels des constructions léguées par le mouvement moderne. En effet, ce modèle de densification par des clusters de tours semble s’imposer comme l’outil principal de ce quartier à Nantes. D’autres immeubles d’habitation de 50 m de haut aux silhouettes complaisantes participent de sa transformation, notamment le projet de Christophe Rouselle pour le compte de Nantes habitat, d’Hamonic et Masson pour Kaufman and Broad ou celle à venir de l’Atelier 234 pour Lamotte.

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Amélie Luquain

 

Fiche Technique

Maître d’ouvrage : Ataraxia. Maître d’œuvre : berranger vincent architectes. OPC : quatuor. Paysagiste : Praxys. Bureau d’études fluides : Albdo. Economiste : Ic-Tec. Maîtrise d’œuvre ZAC. Urbaniste : Atelier Ruelle. Aménageur : Nantes Aménagement. VRD Oceanis. Site : Euronantes, quai Malakoff et Pont Willy-Brandt, Nantes (44). Programme : 82 logements collectifs et 5 maisons individuelles, parking en sous-sol. Surface totale : 6 933 m2 SHON. Surface parcelle : 2300 m2. Calendrier : Concours 2012 ; PC mars 2014 ; Chantier septembre 2014 ; livraison 4e trimestre 2016. Coûts : Construction 1710 €/m2 habitable ; travaux + aménagement 10 225 450 € HT ; prix de vente logements en accession libre 4130 €/m2 habitable

Courtesy Berranger Vincent / Sergio Grazia

Retour sur la journée nationale de l’architecture dans les classes

Retour sur la journée nationale de l’architecture dans les classes

La restitution de la journée nationale de l’architecture dans les classes, sous forme d’exposition du 19 novembre au 10 décembre 2016 à l’École d’architecture de Nantes, « transporte » la ville du quotidien rêvée par les enfants.
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A l’heure où l’architecture se fait sur un mode participatif, où les consultations ouvertes sont récurrentes, il semble urgent d’éduquer le citoyen à l’architecture, ce dès son plus jeune âge. Le Ministère de la Culture et de la Communication a initié la journée nationale de l’architecture dans les classes, un projet qui s’inscrit dans la Stratégie nationale pour l’architecture lancée en 2015 et qui est organisé par le Réseau des maisons de l’architecture. La première édition a été expérimentée dans des classes de CM1 et CM2 de la région Pays de la Loire, avant que l’évènement ne s’étende aux collèges et lycées au niveau nationale d’ici 2017. Elle a été pilotée par la Maison régionale de l’architecture et l’Ardepa (association indépendante pour la diffusion de l’architecture), chargées d’en définir le cadre.

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Entre le 3 et le 15 novembre 2016, 90 architectes en duo avec un enseignant sont intervenus, mobilisant plus de 80 écoles et 2125 élèves. La journée s’est déroulée en deux sessions intenses, soit 2 x 3h, à partir de kit pédagogique. Les élèves ont mené une observation in situ d’un endroit qui leur est familier. Des cartographies prêtes à l’emploi leur ont permis d’en faire une lecture urbaine et architecturale. Accompagnées de planches de gommettes, elles constituent le support sur lequel les enfants dressent leurs observations et apportent des premières notions d’interprétations. Trois frises y figurent pour une lecture croisée : une frise temporelle (histoire), une frise sensible (art) et une frise citoyenne (usages). A partir de cette observation, ils ont créer en maquette une « petite architecture » étroitement liée à l’environnement étudié. Le kit était cette fois composé d’éléments géométriques en carton bois, à assembler à partir de pièces en H. L’ensemble, découpé au laser, composait un système structurel à customiser. Ainsi, les enfants ont connu l’expérience de la fabrication et participer à la création de leur ville rêvée.

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La restitution de cette expérience sous forme d’exposition, du 19 novembre au 10 décembre 2016 à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes, révèle de la capacité d’imagination des enfants. La poésie des maquettes est transportée grâce une scénographie imaginée par l’agence bl.am. Sur l’ensemble prévaut une cohérence que l’on aurait pu s’imaginer. Les kits pédagogiques ont défini une échelle et une matérialité similaire à chaque projet, qui se démarque les uns des autres par leur originalité et leur singularité spatiale.

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Cet exercice initiatique à partir d’une conception ludique s’inscrit dans une dimension politique, cherchant à donner une compréhension précoce de l’architecture du quotidien en rendant les élèves acteurs de leur environnement, en attendant que l’architecture ne soit inscrite au programme scolaire.

Amélie Luquain